Au[tã] pour moi

J’ai toujours écrit « autant pour moi » et considéré que les autres orthographes étaient fantaisistes. Quelle surprise quand j’ai découvert dans un questionnaire que cette graphie n’était pas la bonne et qu’il faut écrire « au temps pour moi ».

Quelques vérification plus tard confirment mon erreur mais l’excusent aussi car il y a un débat très vif entre les deux camps. D’un côté les tenants d’un expression d’origine militaire assez incompréhensible (on reprend les temps d’une mouvement), de l’autre les partisans d’un sens d’équivalence et chacun va justifier sa position contradictoire par l’usage dans une autre langue…

Voici ce que nous dit la vénérable Académie Française :

Il est impossible de savoir précisément quand et comment est apparue l’expression familière au temps pour moi, issue du langage militaire, dans laquelle au temps ! se dit pour commander la reprise d’un mouvement depuis le début (au temps pour les crosses, etc.). De ce sens de C’est à reprendre, on a pu glisser à l’emploi figuré. On dit Au temps pour moi pour admettre son erreur – et concéder que l’on va reprendre ou reconsidérer les choses depuis leur début.

L’origine de cette expression n’étant plus comprise, la graphie Autant pour moi est courante aujourd’hui, mais rien ne la justifie.

Le bon usage de Grévisse prend un parti prudent pour « au temps » mais garde un doute sur la légitimité de cette orthographe et suggère qu’elle pourrait être un dérivé de « autant ».

Quant à Claude Duneton, c’est un farouche partisan de « autant » :

Autant pour moi est une locution de modestie, avec un brin d’autodérision. Elle est elliptique et signifie : Je ne suis pas meilleur qu’un autre, j’ai autant d’erreurs que vous à mon service : autant pour moi. La locution est ancienne, elle se rattache par un détour de pensée à la formule que rapporte Littré dans son supplément : Dans plusieurs provinces on dit encore d’une personne parfaitement remise d’une maladie : il ne lui en faut plus qu’autant […] elle n’a plus qu’à recommencer. »

Par ailleurs, on dit en anglais, dans un sens presque analogue, so much for… « Elle s’est tordu la cheville en dansant le rock. So much for dancing ! » (Parlez-moi de la danse !) So much, c’est-à-dire autant. C’est la même idée d’excuse dans la formulation d’usage : Je vous ai dit le « huit » ? Vous parlez d’un imbécile ! Autant pour moi : c’est le dix qu’ils sont venus, pas le huit. Le temps ici n’a rien à voir à l’affaire. Du reste on dit très rarement autant pour toi, ou autant pour lui, qui serait l’emploi le plus « logique » s’il y avait derrière quelque histoire de gesticulation.

Par les temps qui courent, j’ai gardé pour la fin ma botte secrète, de quoi clore le bec aux supposés gymnastes et adjudants de fantaisie dont jamais nous n’avons eu nouvelles. Dans les Curiositez françoises d’Antoine Oudin publié en l’an de grâce 1640, un dictionnaire qui regroupe des locutions populaires en usage dès le XVIe siècle, soit bien avant les chorégraphes ou les exercices militaires on trouve : Autant pour le brodeur, « raillerie pour ne pas approuver ce que l’on dit ».

Alors ? eh bien gardons la formulation phonétique : au[tã] pour moi !