Dawa

J’ai hésité à qualifier ce gros roman de polar, mais c’est un bon thriller qui nous tient en haleine avec un intrigue forte qui surfe sur les peurs de notre société : le terrorisme et l’islam. Quand je l’ai commencé, je me suis dit que le sujet était casse-gueule mais le roman, tout en défendant une thèse, ne tombe pas dans les poncifs et les clichés lepénisants. Ce roman est aussi, et surtout, une histoire de vengeance : celle qui se mange bien froide, qui est soutenue par 50 ans d’une haine recuite.

La biographie de l’auteur est plus que succincte : né en 1975, Julien Suaudeau vit à Philadelphie ; pourtant, j’aurais aimé connaître un peu plus son parcours car il décrit tout aussi bien la banlieue et les lascars d’Aulnay, le monde politique que les bourges de SciencePo et ses analyses politiques et sociologiques ne sont pas inintéressantes.

Paoli, chef du renseignement intérieur, enquête sur l’entrisme d’un imam soutenu par le Qatar qu’il soupçonne être la tête de pont d’une colonisation financière. Haut fonctionnaire, il a pour interlocuteurs privilégié le Ministre de l’Intérieur et son chef de cabinet qui n’ont pas forcément la même vision des choses que lui. Une grande partie du roman se déroule ainsi dans les cercles du pouvoir. Cette partie est un peu trop calquée sur l’actualité en cours avec des municipales qui approchent, un gouvernement à la ramasse et un ministre de l’Intérieur très ambitieux qui donne des coups de menton. Le positionnement politique droitier du romancier joue avec les personnages d’un gouvernement qui sait ses jours comptés mais s’accroche au semblant de pouvoir que lui confie un président qualifié de Bartleby de la politique.

En fait, Paoli est un chasseur qui poursuit Al Mansour, l’assassin de ses parents. Il profite de sa situation pour le pister et rêve de l’abattre pour poursuivre sa vengeance qu’il a commencée il y a quelques années. Il a retrouvé sa trace à Aulnay où le vieux, atteint d’Alzheimer, est hébergé par son fils Assan, prof de fac. Assan a hérité des rages et des combats de son père après le mort de son frère, ancien terroriste. Il monte une conjuration pour assumer ce qu’il croit être son destin et enrôle des petites frappes transformées en aspirant martyrs pour cette opération Dawa, qui veut dire »appel » ou « chaos ».

Au travers des personnages de Momo et Soul, Dawa décrit la vie d’une cité gérée par les trafiquants et l’influence des fondamentalistes. Il raconte les implosions personnelles qui conduisent [au] drame et livre une vision assez pessimiste de l’impossibilité de sortir de ce milieu et de la Cité.

Le ban et l’arrière-ban des insurgés de l’islam, tous se croient musulmans fervents, alors qu’ils sont seulement misérables. On n’a pas avancé d’un pouce depuis Hugo. La société est injuste avec eux comme avec tant d’autres et l’Etat ne fait rien pour réparer cette injustice. Au nom de quelle raison masochiste n’iraient-il pas se jeter dans les bras de faux prophètes qui leur donnent, non, même pas le paradis, ni la promesse d’une vie meilleure, mais la colère enivrante des guerriers, la chaude solidarité des braves qui se serrent coudes ? Au nom de quoi les puissances extérieures comme le Qatar ne devraient-elles pas exploiter le filon et répandre le chaos ici ?

Ce roman est un peu trop ambitieux, il cherche à dresser un portrait de la société actuelle au travers de différents milieux tous aussi violents : la politique, la banlieue, les trafiquants, la jeunesse dorée ou défavorisée. Au passage, il oublie quelques personnages (qu’est devenue Leïla ?) et souffrent de quelques faiblesses dans le lien entre les différentes histoires. Cependant, je ne l’ai pas lâché et j’ai aimé ses piques sur nos travers comme la critique de la modernité avachie et suave dont [le maire] a habillé Paris.

L’auteur pose aussi la question de nos rapports aux pétromonarchies féodales et théocratiques, et notamment le Qatar si bien accueilli par nos politiques, et s’inquiète qu‘à force de considérer que l’argent n’a pas d’odeur, nous sommes en train de devenir les obligés d’une puissance dont nous ne partageons ni les valeurs ni les intérêts stratégiques.

Julien Suaudeau – Dawa – Robert Laffont 2014