Le dernier des Camondo

J’aime beaucoup le Musée Nissim de Camondo, hôtel particulier dédié au XVIIIe. C’est une vraie maison, pas simplement un musée, c’est encore vivant et rempli de la présence de ses habitants, la famille Camondo, banquiers au destin tragique. C’était d’ailleurs la volonté de Moïse de Camondo qu’il en soit ainsi lorsqu’il a légué à l’Etat l’hôtel particulier et ses collections.

Pierre Assouline a publié une biographie de cette famille. Les Camondo sont des juifs sépharades, descendants des familles expulsées d’Espagne en 1492. Leur histoire moderne commence en Vénétie et ils resteront italiens, même si on les retrouve à Istanbul. Riches banquiers (pléonasme ?), très en cour -et en fonds- auprès des sultans, le patriarche Salomon viendra s’installer à Paris vers 1870 avec ses deux fils.

Les Camondo développeront leurs affaires, très liés à la banque de Paris et des Pays-Bas, et s’intègreront à l’aristocratie financière et nobiliaire (leur titre de comte, héréditaire, leur est accordé par Victor Emmanuel II). Richissimes et toujours banquiers, les petits-fils de Salomon seront aussi collectionneurs, se consacrant au XVIIIe remis à la mode par les Goncourt. Isaac, le premier donnera sa collection au Louvre, avec obligation de la garder entière, ce qui a aussi permis d’y faire entrer des Monet, Manet, Degas… Quant à son cousin Moïse, il fera raser son hôtel particulier de la rue Monceau pour faire reconstruire une copie du petit Trianon, décoré de boiseries XVIIIe récupérées dans des démolitions et meublé de pièces rares.

Lorsque l’on visite le musée, on ressent une grande nostalgie : le fils de Nissim, premier français de la lignée est mort sur le Front, en 1917 ; sa fille et sa famille ont disparu dans les camps. C’est d’ailleurs à la mort de Nissim que Moïse donne sa collection à la France. Cette biographie tente de nous faire revivre cette dynastie, mais elle est un peu confuse à  force de vouloir ressituer tous les protagonistes, notamment les grandes familles juives de la finance : Perreire, Rothschild, Fould, etc. A trop vouloir justifier la judaïté des acteurs, on perd un peu le fil ; mais le livre évoque aussi les relations complexes avec la noblesse, les enfants des uns apportant une dot en échange d’un beau nom ou d’un titre historique. L’Affaire Dreyfus est évoquée, les Camondo ne semblent pas s’en être mêlés, et l’antisémitisme de cette classe ressort par cette phrase attribuée à une duchesse à propos des juifs combattants pendant la Grande Guerre : « Ils se sont bien comportés mais vous savez comme moi que cette guerre était une guerre d’usure ! » (attribué aussi à Tristan Bernard).

La fin du XIXe a permis l’émergence de fortunes extraordinaires, il aurait été intéressant d’évoquer comment elles se sont constituées, on dirait qu’il suffisait d’être banquier pour devenir actionnaire des industries et chemins de fer en développement et que l’on gagne à tous coups. Cette période est aussi une période de spéculations, racontées notamment par Zola, et qui aboutissent au scandale de Panama. Assouline est tellement fasciné par la richesse et  réussite de ces famille juives qu’il en oublie l’essentiel, j’avais déjà eu cette sensation avec Le portrait, biographie de Betty de Rothschild. Néanmoins, cette bio est intéressante et permet de se plonger dans le foisonnement de la Belle époque, dans le monde de Marcel Proust, des faubourgs Saint-Germain ou Saint-Honoré et de la plaine Monceau.

Pierre Assouline – Le dernier des Camondo – Gallimard 1997

Découvrir le musée Nissim de Camondo, 63 rue de Monceau, Paris 8e