Profession imâm

9782226316370J’ai entendu Tareq Oubrou un matin et j’ai été séduit par son discours calme et réfléchi. J’ai commencé ce livre bien avant les massacres du 13 novembre ; je l’ai lu dans sa première édition qui a été complétée depuis, après les attentats de Charlie Hebdo, mais la condamnation des terroristes est déjà très claire et argumentée.

Avec Tareq Oubrou, on peut enfin parler des liens entre Islam et République, de modernité de l’islam et cela fait du bien de sortir d’un discours binaire, souvent teinté de racisme, qui associe les musulmans aux barbares rétrogrades et aux terroristes. Il n’est pas seul à tenir ce type de discours ; après bien avoir agité le chiffon rouge des extrémistes barbus, des hordes d’envahisseurs, des barbares qui vont étouffer la grandeur de notre civilisation, laissé développer de faux arguments qui font le lit des extrémistes politiques, les médias donnent enfin la parole aux tenants de la coexistence, les fameux « musulmans modérés » (je déteste ce terme hypocrite) qui sont les représentants de la majorité et qui avaient déjà leur place sur des radios du réseau Radio France mais bien peu à la télé.

Ce livre est le résultat d’entretiens entre des intellectuels spécialisés en religion et un savant. On est loin d’un livre de vulgarisation, cela vole souvent haut -très haut- et je n’ai pas tout compris à certaines questions et à leurs réponses, ce n’est pas l’Imam pour les nuls. Les thèmes abordés sont repris dans différents chapitres, ce qui donne parfois l’impression que l’entretien n’est pas très structuré. La palme du jargon revient à l’avant-propos rédigé par ceux qui mènent les entretiens, c’est quand même un comble que ce soit eux qui obscurcissent le propos. Les débats sur l’herméneutique, la lecture kantienne ou marxiste du Coran m’ont dépassés, mais ils ne font pas tout le livre et Tareq Obrou sait parler clairement de sa conception de l’islam et de son rôle.

Il y a effectivement des gens qui se mettent à la place de Dieu. Ils connaissent déjà le futur. Ils se sont emparés du trône de Dieu et veulent décider à Sa place du cours de l’histoire. […] Chaque communauté religieuse a son lot de ce genre de personnes.

Tareq Oubrou, citoyen français, est l’imâm de la mosquée de Bordeaux ; à ce titre, il guide la prière. Il est aussi mufti, interprète du fiqh, la jurisprudence coranique, et peut émettre des avis juridiques (fatwas). Il a un vrai parcours de terrain doublé d’une recherche personnelle qui en fait un théoricien, un canoniste, reconnu. Il garde une grande modestie de ce parcours hors des sentiers académiques et se qualifie d’autodidacte.

Il est assez critique sur la place réservée aux imams dans les communautés musulmanes en France. Payés par leurs ouailles, ils sont mal rémunérés ; ce qui éloigne de cette fonction de nombreux jeunes théologiens fort bien formés. Il est aussi assez incisif envers les organisations (CFCM et UOIF) qui ne s’occupent pas de pensée religieuse, ne répondent pas aux problématiques théologiques ou canoniques et qui se contentent de slogans comme doctrine.

Son discours sur la relation de la religion et de la société me parle, il est fait pour plaire aux oreilles occidentales et doit parfois avoir du mal à passer, il regrette au passage le niveau spirituel et moral des musulmans de France généralement très médiocre qui n’incite pas à faire évoluer les choses. Son analyse est que la loi [coranique] est faite pour l’Homme et à son avantage, pas contre lui et à ses dépens. Il évite le tout ou rien qui éloigne de la pratique mais considère que l’essentiel est que le musulman sache qu’il a le mérite d’essayer d’évoluer spirituellement, il cherche juste à faire coïncider le discours religieux avec la réalité laïque pour rendre la pratique religieuse accessible à tous.

Il se base sur de nombreuses citations du Coran ou des hadiths pour justifier ses positions ou ses propositions, ce que j’ai compris me parait plein de bon sens. Pragmatique, il rejette l’approche purement littéraliste qui défendrait la dictature du texte au profit d’une approche centrée sur l’homme. De même qu’il rejette une interprétation des textes qui ne les remettraient pas dans leur contexte, il considère que la loi révélée ne s’impose au croyant qu’une fois reçue, comprise et confirmée par la raison.

Dans le même ordre d’idée, il distingue les fondamentaux de la foi, comme l’unicité de Dieu, des rites et des scories culturelles : il ne faut pas prendre nos désirs personnels et nos cultures archaïques pour l’islam. Il ne condamne pas le foulard mais dit clairement que n’est pas un objet cultuel, encore moins un symbole de sacré. Il remet pas mal de choses en question et quand il considère que la Miséricorde de Dieu est plus grande de sa Colère, il en conclut que l’enfer ne sera pas éternel.

Tout au long de ce livre, il se pose en défenseur de la laïcité. Il pense le rôle de l’imam et de la religion dans le contexte de la société occidentale, forcément différent de ce qui est vécu dans les pays musulmans. Il rejette ces prédicateurs [étrangers] qui viennent gâcher notre travail d’intégration pacifique de l’islam en Occident, ils viennent nous imposer leur islam arabe simpliste, parfois complexé, arrogant et paternaliste. Il nous rappelle qu’il était contre les plaintes pour blasphème : il admet que l’on peut critiquer une religion, mais pas insulter les gens, et pose la question de la réciprocité quand les imams de pays musulmans insultent les juifs et les chrétiens en chaire.

Bien sûr, ces entretiens abordent la question de l’islamisme et de la radicalisation. Il rappelle que les musulmans de France ne sont pas les représentants de la communauté musulmane et qu’on n’a pas demandé aux catholiques français de se prononcer sur le conflit en Irlande du Nord par exemple. Il revient sur l’origine de l’islamisme politique et constate que la religion s’y trouve souvent manipulée et orientée vers les règlements de compte d’ordre géopolitique. […] La violence islamiste n’est pas née ici, elle est née là-bas. Elle a tué plus de musulmans que de non musulmans. Elle est née dans un contexte de tyrannie politique. Et si la solution consiste à combattre le terrorisme, il faut établir sincèrement des démocraties durables. […] On veut bien que les pays musulmans soient laïques mais pas démocratiques.

Toujours mesuré, Tareq Oubrou reste pragmatique quand il évoque la radicalisation, surtout celle des jeunes. Il tient à ne pas isoler et rejeter quiconque et pense qu’il faut les accompagner. Là encore il se base sur les textes pour contrer les interprétations qu’il juge erronées et pense que ces mouvements intégristes disparaitront d’eux mêmes. Il fait la distinction entre fondamentalistes (qu’il n’apprécie pas, on l’aura compris) et la violence islamiste mais la situation internationale n’était sans doute pas aussi incontrôlable à l’époque… Toutefois, il reste perplexe devant certaines dérives : j’ai l’impression qu’il y a des musulmans qui veulent entrer tout seuls au paradis et laisser les autres dehors. Ils font cela même avec d’autres musulmans.

Ses propos sont corroborés par les extraits de sermons ou discours qui sont placés en annexe et le glossaire insiste tellement sur le rôle de la raison dans l’interprétation des textes que je comprends mieux pourquoi on qualifie « d’islam des Lumières » cette tendance réformiste.

Tareq Oubrou – Profession imâm, entretiens avec Michaël Privot et Cédric Baylocq – Albin Michel 2009, revu 2015