Thomas Jefferson

9791093959009Lors de notre visite du Congrès à Washington DC, j’ai été surpris de l’importance qui était donnée à Jefferson et de sa primauté sur Washington, le premier président. Cette biographie tombait à pic pour satisfaire ma curiosité.

L’auteur est un admirateur éperdu de Jefferson. Avec lui, je me suis plongé avec délices dans l’histoire du début des États-Unis et comme il s’adresse à des lecteurs qui maîtrisent le sujet, j’ai dû faire quelques recherches complémentaires. J’ai trouvé la bio très axée sur la politique intérieure américaine et j’ai parfois été surpris de certaines ellipses (si les raisons de l’achat de la Louisiane sont clairement exposées, les négociations sont traitées en quelques lignes). L’auteur a fait un travail de recherche monumental et nous présente le parcours de Jefferson de façon détaillée : planteur, avocat, gouverneur, diplomate, sénateur, secrétaire d’État puis président. Le livre insiste beaucoup sur sa vie privée mais nous permet d’appréhender l’importance du personnage, de comprendre certains aspects de la politique américaine qui trouvent leur racine  à cette période.

Jefferson a été fortement influencé par les Lumières, il croyait au potentiel de l’humanité et a été un défenseur acharné de la démocratie à tel point que son héritage politique est toujours vivant. Madison, Monroe, Jackson ou Van Buren sont ses héritiers directs ; l’auteur rappelle que Lincoln, Roosevelt, Truman ou même Reagan s’y sont référés : ses successeurs les plus importants l’ont défini avec des termes liés à sa vision de la liberté et de l’union.

Jefferson est le président fondateur qui nous charme le plus. Georges Washington inspire le respect et l’admiration, John Adams aussi inspire le respect. Avec sa grâce et son hospitalité, son goût et son amour des belles choses, […] Jefferson est le plus vivant et le plus convivial.

Vous seriez capables de citer les 13 colonies qui se sont révoltées contre les anglais ? Je dois avouer que j’ai eu des doutes au cours de la lecture et que je ne comprenais pas que certains États ne soient pas cités. La Nouvelle-Angleterre, au nord du 40e parallèle  regroupe le New Hampshire, le Massachusetts, Rhode Island et le Connecticut ; les colonies centrales sont New York, New Jersey et Pennsylvanie ; les colonies du Sud sont le Delaware, le Maryland, la Virginie, les Carolines du Nord et du Sud et la Géorgie. Il y a déjà une opposition entre les colonies du Nord (Nouvelle-Angleterre), tournées vers le commerce, et celles du Sud à l’économie agricole.

Certaines de ces colonies se sont scindées en plusieurs États : le Vermont est devenu le 14e État en 1791 à partir du territoire de la colonie de New York ; le Kentucky, correspondant à la partie de la colonie de Virginie à l’Ouest des Appalaches, est devenu le 15e État en 1792 ; le Tennessee, 16e État, est séparé de la Caroline du Nord en 1796 ; le Maine est devenu le 23e État en 1820 et la Virginie Occidentale a été créée en 1863, pendant la Guerre de Sécession, et correspond aux comtés du Nord-Ouest de la Virginie qui n’ont pas voulu se séparer de l’union.

La pensée politique américaine du XVIIIe siècle est influencée par les péripéties politiques de l’Angleterre du XVIIe : la lutte entre Cromwell et les Stuart,  l’adoption d’une constitution équilibrée entre exécutif et législatif organisé par un système bicaméral. Dans le courant des années 1760-70, les colons américains s’opposent de plus en plus à leur métropole car Londres leur refuse les terres indiennes situées à l’ouest des Appalaches, crée ou augmente les taxes (Sugar act et Stamp act en 1765) alors que les sujets américains ne sont pas représentés au Parlement britannique. Ces querelles au sujets des taxes et de la représentation sont les prémices de combats pour la liberté ; la Guerre de 7 ans aggrave les choses en créant un empire colonial extrêmement couteux et la volonté de Londres de tirer des revenus de ses colonies va en augmentant.

Thomas Jefferson est né en 1743 en Virginie. Sa famille possède des plantations, il perd son père assez jeune et il évolue dans un milieu aisé. Sa formation intellectuelle est très axée sur la philosophie et la politique (ce qui va ensemble au siècle des Lumières), il devient avocat en 1767 mais n’est pas très bon orateur. A cette période, il entreprend la construction de Monticello sur les terres familiales et il épouse Martha Shetton qui lui donnera plusieurs enfants ; Monticello, villa de style palladien, sera son refuge tout au long de sa vie et il ne cessera d’y faire des travaux et des agrandissements.

Jefferson est élu à la Chambre des Bourgeois de Virginie en 1770, puis au congrès continental qui se tient à Philadelphie en 1775. Entre temps, en 1773, les colons du Massachusetts se sont révoltés à l’occasion du Boston Tea Party et le congrès marque le début de la Guerre d’Indépendance malgré la réticence des loyalistes (+/-20 % de la population). Jefferson s’est déjà fait remarquer par ses écrits en faveur de la liberté et participe à la rédaction de la déclaration d’Indépendance en 1776, il en écrit notamment l’ébauche et le préambule, et le texte sera travaillé avec Benjamin Franklin et John Adams.

Il est aussi élu représentant au Congrès de Virginie et rédige la Déclaration de Virginie qui impose la liberté religieuse et sépare l’église de l’État. Gouverneur de Virginie en 1779-81, il transfère la capitale de Williamsburg à Richmond mais doit fuir quand les Anglais envahissent la ville. Dès cette époque, il travaille avec James Madison et James Monroe qui resteront proches de lui tout au long de sa carrière.

Nommé ambassadeur à Paris en 1785, il côtoie John Adams avant que celui-ci soit nommé à Londres. Il reste 4 ans à Paris et, de ce fait, n’est pas présent au second congrès continental qui définit la constitution qui s’applique en 1789.

De retour en Amérique en 1790, Washington lui offre d’être son secrétaire d’État. Jefferson défend une position démocratique, anti-monarchique et francophile. En prônant que les États doivent décider de tout sauf de la politique étrangère, en souhaitant limiter le rôle du pouvoir central au profit du Congrès, il s’oppose aux fédéralistes représentés par le secrétaire au Trésor, John Hamilton, et le vice-président John Adams. Cette opposition est renforcée avec le souhait de Hamilton créer une banque nationale, leur différence de position vis-à-vis de la dette ou le rôle des juges fédéraux. Malgré cette opposition, Jefferson accepte de garder ce poste lors du 2nd mandat de Washington.

Les élections de 1797 sont gagnées par John Adams mais Jefferson est élu vice-président, son rôle consiste principalement à présider les débats du sénat ; leur différence politique va avoir raison de leur amitié mais ils renoueront une fois retirés des affaires. Adams a une version très conservatrice et met en place l’Alien and Sedition Act, série de lois liberticides contre la liberté d’expression et renforçant les possibilités d’expulsion d’étrangers dans un contexte de « quasi guerre » navale contre la France.

Jefferson bat Adams aux élections suivantes mais son égalité avec Aaron Burr sera départagée grâce au soutien de son ennemi Hamilton et engendrera un amendement à la Constitution pour redéfinir le mode d’élection.

Tous garderont à l’esprit ce principe sacré : même si la volonté de la majorité doit prévaloir quoi qu’il arrive, cette volonté, pour être légitime, doit être raisonnable ; la minorité possède les mêmes droits, qu’une loi égale doit protéger, et dont la violation serait de l’oppression. Unissons-nous donc mes chers concitoyens dans un même cœur et un même esprit. Jefferson – discours d’investiture

Troisième président des États-Unis, son premier mandat débute en 1801 ; sa réforme du pouvoir porte aussi sur les symboles : il refuse de porter l’épée pour son intronisation et promeut un mode de vie simple. Il réduit les impôts, assure le financement de l’État fédéral par les seuls droits de douane tout en réussissant à réduire la dette, diminue les dépenses militaires et limite la marine mais le Sénat s’oppose à sa tentative d’abolition.

Le conflit avec l’Angleterre reste latent mais, curieusement, c’est avec les Barbaresques que l’Amérique est en conflit car ils entravent la navigation et le commerce en Méditerranée. Jefferson tente de renverser le pacha de Tripoli pour en mettre un autre, à sa solde…

Jefferson craint avant tout l’encerclement par les Anglais qui occuperaient bien l’intérieur du continent, ce qui empêcherait l’expansion des États américains. C’est dans cette optique qu’il négocie l’achat de la Louisiane à Napoléon pour 15 millions de dollars (1803) et qu’il promeut l’expédition de Lewis et Clark (1804-1806), Meriwether Lewis est le secrétaire particulier de Jefferson.
La négociation sur la Louisiane est menée sous les ordres de Jefferson qui met le Congrès devant le fait accompli ; à plusieurs reprises, il défend la prééminence de l’exécutif et se sert du Congrès comme d’une simple chambre d’enregistrement, ce qui n’est pas tout à fait ce qu’il a prétendu en tant que Républicain.

Le second mandat est plus difficile sur fond de tensions avec l’Espagne, alliée de la France, au sujet des frontières de la Louisiane ou du sort de la Floride (qui ne sera cédée qu’en 1819). Malgré cette opposition, Jefferson tient à la stricte neutralité qu’il a observée depuis le début des guerres napoléoniennes et ne veut surtout pas s’allier à l’Angleterre contre Napoléon. Selon Jefferson, la guerre faisait entrer en jeu des armées et des marines, des dettes et des honneurs, autant de choses qui avaient joué un rôle dans la chute des républiques et l’émergence des empires.

Pour contrer les Anglais qui cherchent à réquisitionner les marins américains, Jefferson fait voter l’Embargo Act en 1807. Cet embargo va retarder la guerre inévitable avec l’Angleterre (elle va se déclarer en 1812, Washington sera envahie et incendiée en 1814), va affaiblir les États-Unis mais renforcer leur industrialisation.

Il refuse un 3e mandat et c’est son fidèle Madison qui lui succède alors qu’il se retire en Virginie où il va se consacrer à son domaine de Monticello et à la création de l’Université de Virginie. Il reste cependant en contact avec ses amis républicains et, en 1819, rédige encore une note pour le congrès à l’occasion de l’admission du Missouri : il ne veut que ce soit les États, et non le pouvoir central, qui déterminent leur position vis à vis de l’esclavage.

Monroe, gouverneur de Virginie, et proche de Jefferson devient à son tour président après les 2 mandats de Madison. La « doctrine Monroe » d’inspiration jeffersonnienne veut que l’Amérique ne se mêle jamais des affaires européennes, qu’il ne faut jamais laisser l’Europe intervenir outr- Atlantique et que l’Amérique -du Nord et du Sud- a des intérêts  qui lui  propres et qui sont différents de ceux de l’Europe.

Jefferson attend le 4 juillet 1826, 50e anniversaire de la Déclaration d’Indépendance, pour mourir ; il s’éteint le même jour que John Adams.

Quand l’auteur nous parle de son sujet ainsi : « avec son talent, sa réussite et sa renommée, il est immortel, » nous nous doutons bien qu’il n’est pas neutre et que son travail est plutôt une œuvre hagiographique. Il évoque avec beaucoup de charme sa passion pour la terre, sa curiosité botanique mais minimise son rôle de planteur propriétaire d’esclaves ; parle bien de ses velléités d’abolition assorti d’un exil, il n’en reste pas moins que Jefferson n’a pas reconnu les enfants qu’il a eu d’une esclave. Tout à son sujet, visiblement partisan, je me demande aussi si l’auteur n’a pas magnifié le rôle des Virginiens républicains.
Il n’en reste pas moins que cette biographie est passionnante, très beau portrait d’un honnête homme, farouche défenseur de la liberté. Les thèmes politiques qu’il a défendu, liberté individuelle, liberté religieuse, rôle de l’État central, résonnent toujours avec l’actualité, aussi bien aux États-Unis qu’en Europe.

Jefferson a réussi le test fondamental du leadership : malgré tous ses défauts et toutes les déceptions inévitables, les erreurs et les rêves reportés, il a laissé l’Amérique, et le monde, dans une meilleure situation que lorsqu’il est entré dans l’arène politique.

Jon Meacham – Thomas Jefferson, l’art du pouvoir, traduit par Caroline Pitch – Olivier-Triau 2014