Oh, my Bled !

D’habitude, on râle parce que les lois ne sont pas appliquées ; cette semaine, c’est justement parce qu’une réforme est mise en œuvre, … 25 ans plus tard, qu’une bronca se déclenche. Le prurit atteint surtout des conservateurs qui vont jusqu’à détourner sans vergogne le slogan Je suis Charlie en #jesuiscirconflexe, vite adopté par des jeanfoutres (sans tiret) du genre Philippot, Estrosi ou Ciotti. Plutôt que ces imbécilités (un seul l), je trouve beaucoup plus intéressante la réaction de Louise Tourret parue sur Slate qui rappelle que le problème n’est pas la graphie de quelques mots mais l’incompréhension de la syntaxe par de nombreux élèves.

En fait, on parle de cette réforme parce qu’elle va -enfin- être appliquée dans les manuels scolaires à paraître en 2016, alors que le Ministère de l’éducation l’avait avalisée dans les programmes dès 2005, sans la rendre obligatoire. D’ailleurs, cette réforme permet que les deux orthographes soient utilisées et ce n’est pas la première : celle de 1835 a remplacé oi par ai dans la langue française ou a modifié le pluriel des mots en ent qui perdaient leur t (dens, pluriel de dent est devenu dents).

J’aurai peut-être du mal à écrire ognon mais je me sens soulagé de ne plus chercher le pluriels des mots composés. Cette réforme n’est pas une découverte, je l’évoquais déjà sur ce blog il y a quelques temps, et elle va quand même dans le sens d’une meilleure logique ; pour en savoir plus autant regarder la source officielle ou une liste exhaustive des mots concernés ; les mots de la famille de char prendront tous 2 r, y compris charriot, et il va falloir remettre à jour les Bled et les Bescherelle.

En bref :

  • on met des tirets aux nombres composés, cent-trois est enfin traité comme vingt-trois ;
  • on simplifie le pluriel des mots composés comportant un trait d’union (un cure-dent, des cure-dents) et on soude ceux qui commencement par contre-, infra-, ultra-… tout en gardant la possibilité de maintenir le tiret si la phonétique devient hasardeuse (extra-urbain) ;
  • on arrête de se la jouer avec les impresarii, les symposia ou autres mots d’origine étrangère, on peut les accentuer et mettre un s pour marquer le pluriel ;
  • on met les trémas sur la lettre à prononcer (argüe et gageüre), c’est plus simple ;
  • la conjugaison des verbes en -eler et -eter se règle sur celle de peler et jeter, à l’exception de d’appeler et jeter ;
  • la gestion des mots en –olle et verbes en –otter se simplifie un peu en perdant la consonne double mais garde des exceptions : colle, folle, molle et les mots de la famille d’un substantif en –otte (comme botte) ;
  • un peu plus compliqué et difficile à intégrer : on ajoute des accents à quelques mots qui le méritaient (bésicles ou sénestre) et on met un peu plus de cohérence dans l’utilisation des accents graves (crèmerie, sècheresse).

A ces mesures de bon sens, s’ajoutent des corrections orthographiques sur les consonnes qui ne se dédoublent plus en suivant un e muet (noisetier), les mots en –illier se simplifient en –iller (poulailler ou serpillère) et quelques anomalies de graphie sont corrigées (c’est le cas d’ognon) ou sont uniformisées (exéma se rapproche d’examen). Ces corrections orthographiques sont abordées de longue date par l’Académie ; on peut trouver que le nénufar devient moche mais on revient tout simplement à une graphie antérieure.

Et l’accent circonflexe, il disparait parait-il ?
Que nenni ! il reste sur les lettres a, e et o car il permet un variation de timbre (mâtin, quel matin !) et devient optionnel sur le i et le u sauf dans la conjugaison où il est employé au passé simple, à l’imparfait et au plus-que-parfait du subjonctif) ainsi que dans les mots où il apporte une distinction de sens (le jeune jeûne) ou dans les noms propres.

Et voilà, elle est où la décadence et la perte de grandeur de la France ? je la vois surtout dans l’immobilité des (pseudo-)élites incapables de se remettre en question et d’accepter que le monde évolue.