Exils arméniens

exilsCet ouvrage érudit traite de l’exil des Arméniens du Caucase à Paris entre les années 20 et 45. J’ai découvert ainsi que le génocide arménien de 1915 n’était pas le seul événement qui a engendré l’exode des Arméniens, que le territoire caucasien de l’empire tsariste en était aussi partie prenante.

Entre 1917 et 1920, les territoires du sud Caucase (Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan) ont eu une courte période d’indépendance avant que les bolcheviques ne prennent les choses en main, ce qui déclenche l’exil d’une élite et d’une bourgeoisie « russe ».
Le livre va régulièrement du particulier au général et s’appuie sur des témoignages ou des souvenirs pour prendre du recul et resituer la problématique dans un contexte plus large. Bien que centré sur les Arméniens du Caucase, ce livre traite la globalité de la situation historique de l’Arménie et de ses exilés, qu’ils soient d’origine ottomane ou caucasienne. Au delà de la situation des Arméniens, il parle aussi de la situation des Russes ou des Géorgiens.

Les faits sont clairement expliqués, leurs conséquences longuement disséquées et l’ouvrage traite aussi bien des conditions d’accueil, des rivalités politiques, des positions sociales ou de l’évolution du rapport au génocide. De ce fait, il évoque la différence entre les exilés arméniens chassés de l’empire ottomans complètement démunis et les caucasiens qui sont partis avec des ressources, la création du HCR et des passeports Nansen, la création de bidonvilles à Marseille ou sur l’Île St Germain à Issy, la considération plus grande accordée aux Russes, de Nina Berberova qui a fourni un formidable témoignage avec C’est moi qui souligne ou d’Henri Troyat dont la famille est d’origine arménienne…

Outre son intérêt historique, cet ouvrage m’a aussi interpellé sur la capacité de la France des années 20 à accueillir 1,3 million d’immigrés, main d’œuvre bienvenue mais pas toujours considérée, comparé à notre incapacité actuelle…

Un des intérêts majeurs de ce livre est de m’avoir éclairé sur la complexité de l’enchaînement des évènements, je reprends ici quelques points de chronologie évoqués tout au long du livre.
Le berceau du peuple arménien se situe sur les plateaux entre l’Anatolie et l’Iran, hautes terres qui facilitent la communication Est-Ouest. Les États arméniens n’existent plus depuis le Moyen-Age. Bien qu’unis par la langue et la religion, les Arméniens n’ont jamais été intégrés dans un même empire ; au XIXe siècle, ils sont répartis entre la Perse, la Russie et l’empire ottoman.

  • 1828. Prise du Khanat d’Erevan, siège de l’Église apostolique arménienne, par les Russes qui envahissent le Caucase aux dépends des Perses. Cette prise est l’aboutissement d’une conquête qui a commencé au début du XVIIIe. Le traité de Turkmantchaï accorde aux Russes des territoires de Transcaucasie, en Géorgie, Arménie et Azerbaïdjan actuels.
  • 1828-29. Conflit russo-turc en Bulgarie, dans les Balkans et dans le Caucase (qui reprendra en 1877).
  • 1829. Le traité d’Andrinople avec la Turquie donne aux Russes la Géorgie et une partie de l’Arménie. Ces accords encouragent aussi le transfert de dizaines de milliers d’Arméniens dans le Caucase russe où ils remplacent les musulmans chassés vers les terres d’islam. Ces Arméniens qui cherchent la protection de la Russie s’installent entre mer Noire et Caspienne, avec ses grands centres Tiflis et Bakou ; le centre de gravité de l’Arménie se déplace au Nord.
    Une certaine liberté religieuse, la possibilité d’être fonctionnaire ou même ministre, de s’engager et d’être promu (jusqu’au grade de général) font que de nombreux Arméniens s’intègrent dans la société russe, au point de russifier leur nom ; on trouve les fonctionnaires à St Petersbourg et les hommes d’affaires à Moscou.
    Les Arméniens dominaient déjà les circuits commerciaux entre la Perse et l’Empire ottoman ou la Russie ; ils vont aussi être acteurs importants de la banque, des manufactures de tabac, de la culture du coton… Cette puissance financière va permettre à une élite d’investir dans les hydrocarbures de Bakou. Le développement de cette industrie fait appel aux Arméniens du Karabagh (arrière-pays de Bakou), au détriment des musulmans locaux, Persans et Tatars (qui s’appelleront ensuite Azéris).
  • 1870-74. Instauration d’un suffrage censitaire qui favorise la bourgeoisie arménienne, 9 des 11 maires de Tiflis entre 1870 et 1918 sont arméniens.
  • 1877-1878. Guerre russo-turque, avec la participation active des Arméniens du Caucase. En 1878, le traité de Berlin revoit le traité de San Stéfano conclut plus tôt la même année et rend les provinces occidentales de l’Arménie à la Turquie mais la Russie garde les villes de Kars et Ardahan. Le traité  prévoit l’application de réformes dans les provinces arméniennes de Turquie. C’est la naissance de la Question Arménienne, relative à la sécurité de la communauté, qui agite la diplomatie européenne la fin du XIXe jusqu’à la guerre de 14.
  • 1881. L’assassinat d’Alexandre II marque la fin des réformes libérales et le durcissement de l’autocratisme russe symbolisés par la fermeture temporaire des écoles paroissiales et des clubs arméniens et par l’intensification de la russification du Caucase.
  • 1887. Naissance du parti révolutionnaire hentchak pour lutter contre les exactions ottomanes et kurdes et création du FRA, parti dachnak, socialiste et nationaliste en 1890.
  • 1894-1896. Massacres « hamidiens » de plus de 200 000 Arméniens ottomans sous le règne du Sultan Adbdulhamid II, suivi de l’exil de nombreux Arméniens.
  • Automne 1895. La cause arménienne est  défendue par Jaurès auquel se joignent Anatole France, Francis de Pressensé et les intellectuels de la Ligue des Droits de l’Homme.
  • 1897. Le règne de Nicolas II marque le début d’une nouvelle vague de fermetures des écoles arméniennes, des associations culturelles, journaux et bibliothèques.
  • 1903. Insurrections déclenchées par la confiscation des biens de l’Église arménienne par les Russes. La réaction violente des Russes favorise la levée d’un sentiment national antitsariste, encouragé par l’Église et qui profite aux dachnaks.
  • 1905. Les grèves se déclenchent à Bakou avant même le début de la Révolution. Les Tatars se sentent opprimés par les Arméniens, cette jalousie crée un sentiment national et déclenche des rivalités ethniques favorisées par  les Russes. En août, pogroms anti-arméniens alors que les puits de pétrole (propriétés arméniennes) sont incendiés.
  • 1908. La révolution Jeune Turque promet des réformes libérales mais le virage nationaliste entraîne le massacre de 30 000 Arméniens à Adana.
  • A la suite des défaites des guerres balkaniques de 1912-1913, les Ottomans se recentrent sur l’Asie mineure qui devient la zone d’accueil des réfugiés musulmans des Balkans et du Caucase. Le nationalisme promut par le Jeunes Turcs vise à revitaliser la « race turque. »
  • 1914. Entrée en guerre de la Turquie. Les Arméniens combattent des deux côtés du front, les dachnaks occidentaux réaffirment leur loyauté à l’empire ottoman alors que les Caucasiens refusent de se soulever contre la Russie.
  • Hiver 1914-1915. La défaite de Sarikamich sous la conduite d’Enver Pacha est expliquée par la trahison des Arméniens, 120 000 conscrits sont sortis des rangs et éliminés.
  • Avril 1915. La politique anti-chrétienne est en place, 600 personnalités arméniennes de  Constantinople sont arrêtés (sans manteau,  sans cravate, sans canne) et, quelques semaines plus tard, une déportation massive, accompagnée de massacres, cause le génocide de plus d’un million de victimes.
    L’avancée tsariste permet à 200 000 arméniens (à 85 % femmes et enfants) de se réfugier dans l’arrière-pays tenu par les Russes.
  • 1917. L’Arménie ottomane a cessé d’exister du fait de la suppression physique de ses habitants, 600 000 réfugiés dans les pays limitrophes des Balkans et du Caucase attendent le règlement de paix pour se réinstaller.
  • Février 1917. L’autorité politique dans le Caucase est partagée entre les soviets et l’émanation du gouvernement provisoire, le Comité spécial de Transcaucasie (Ozakom). Les suffrages locaux  favorisent les partis nationaux d’obédience socialistes, mencheviks en Géorgie, dachnaks arméniens ou moussavats azéris. Ces partis supplantent les formations traditionnelles.
  • Octobre 1917. L’Ozakom ne reconnait pas la révolution bolchevique, création à Tiflis du Commissariat Transcaucasien. Cependant, les motifs de désunion apparaissent vite entre Azéris turcophiles, Géorgiens attirés par les empires centraux et Arméniens fidèles à l’Entente contre les Turcs et qui reprochent aux bolcheviques d’avoir abandonné le front du Caucase, pourtant victorieux .
  • 3 mars 1918. Le traité de Brest-Litovsk entre la Russie et les empires centraux cède à la Turquie des territoires caucasiens. Les Caucasiens négocie alors une paix séparée à la conférence de Trébizonde (14 mars-14 avril), encouragés par les Turcs qui voient dans la sécession du Caucase un moyen d’affaiblir les Ruses, mais leur unité s’effondre vite.
  • Mai 1918. La République démocratique fédérative de Transcaucasie créée le 22 avril 1918 éclate en morceaux avec : le 11, indépendance des Montagnards du Nord-Caucase (Tchétchénie, Daghestan, Ingouchie, Ossétie du Nord) ; le 26, indépendance de la Géorgie; le 27 de l’Azerbaïdjan, et le 28 de l’Arménie.
    Au XIXe et début XXe, les Arméniens sont dispersés entre Tiflis, centre intellectuel et politique, et Bakou, centre industriel du Caucase ; les politiques arméniens quittent Tiflis pour Erevan qui n’avait que 20 % d’Arméniens en 1828 et 60 % en 1917.
    La création des Républiques démocratiques favorise un mouvement nationaliste dans chacun des nouveaux États et l’indépendance de l’Arménie encourage les réfugiés arméniens venus de Russie ou rescapés ottomans à rejoindre la République ; on compte 200 000 réfugiés en 1915, chiffre qui va monter à plus 350 000.
  • 4 juin 1918. Le traité de Batoum entre les Turcs  et les républiques caucasiennes favorise la  Géorgie et Azerbaïdjan au détriment de l’Arménie. Les enclaves du Nakhitchévan, Zanguézour et Karabagh sont attribuées à l’Azerbaïdjan, ce partage est validé en septembre 1918 par le plan Thompson, les alliés étant favorables à de futures concessions territoriales à l’Ouest, aux dépends de la Turquie. La difficile fixation des frontières déclenche une guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan de 1918 à 1920.
    En mars, après l’échec de la conférence de Trébizonde, les Turcs intensifient leur offensive dans le Caucase et marchent sur Kars, Ardahan et Batoum. Les Azéris se joignent aux forces turques en marche sur Bakou, se soulèvent et attaquent plusieurs garnisons bolcheviques.
    Du 30 Mars au 1er avril 1918, les gardes rouges, avec le renfort de 4 000 Arméniens, matent la rébellion mais les ottomans assiègent la ville en juillet, créant la panique chez les Russes et les Arméniens qui craignent une vengeance des Azéris et fuient vers la Perse. L’entrée des Ottomans dans la ville, en septembre, s’accompagne de nouveaux massacres d’Arméniens.
    Juillet 1918. Le Karabagh, peuplé à 95 % d’Arméniens, déclare son indépendance. Les relations interethniques se dégradent et des bandes azéries attaquent régulièrement les Arméniens : les 19 et 20 juin 1919, 700 villageois sont tués ; le 22 août 1919, un accord provisoire d’autonomie est négocié en échange de la reconnaissance du rattachement à Bakou mais en mars 1920, la ville de Chouchi est mise à sac et incendiée, entraînant la fuite de nombreux habitants.
  • Décembre 1918. Les hostilités entre Géorgiens et Arméniens sur les provinces du Lori et de l’Alkhalkalak libèrent haines et rancœurs, créent une arménophobie en Géorgie et accélèrent le départ des Arméniens de Géorgie.
  • 28 avril 1920. Débarquement à Bakou de 4 trains de l’Armée Rouge, les bolcheviques investissent la ville sans coup férir et déclarent la RSS d’Azerbaïdjan.
  • 1er juin 1920. les États-Unis refusent d’exercer un mandat de protection de la République d’Arménie.
  • 10 août 1920. Le traité de Sèvres reconnait un État arménien indépendant qui réunit les provinces russes et turques.
  • 24 août 1920. Signature d’un traité russo-turc qui scelle leur alliance face aux occidentaux.
  • Septembre 1920. Attaques des Arméniens par les forces kémalistes, en parallèle d’une négociation politique entre dachnaks et bolcheviques.
  • 2 décembre 1920. Création de la RSS d’Arménie après une attaque éclair des bolcheviques, début des arrestations de dachnaks.
    Le même jour, le traité d’Andropol signé avec les kémalistes entérine la perte des territoires ottomans par l’Arménie.
  • 16 décembre 1920. Rejet de la candidature de l’Arménie par la SDN.
  • 18 février 1921. Soulèvement de la population et création d’un Comité de salut public arménien.
  • 18 mars 1921. Capitulation de la Géorgie devant les bolcheviques après une résistance armée.
  • 2 avril 1921. Nouvelle prise d’Erevan par les bolcheviques qui écrasent les nationalistes.
  • Juin 1921. Alertée par le CICR sur le sort des réfugiés russes et caucasiens qui s’entassent à Constantinople, la SDN crée le Haut-Commissariat pour les Réfugiés (HCR), dirigé par Fridtjof Nansen déjà en charge du rapatriement des prisonniers de guerre.
  • 4 juillet 1921. Fin de la guerre civile dans le Caucase, maintien de l’Akhalkalak sous contrôle de la République socialiste soviétique de Géorgie, division du Lori entre celle-ci et la République socialiste soviétique d’Arménie et confirmation de l’attribution du Karabagh à la République socialiste soviétique d’Azerbaïdjan.
  • 15 décembre 1921. Décret soviétique qui prive de nationalité l’ensemble des Ruses partis depuis février 1917.
  • 1922. En Arménie, les bolcheviques éliminent et bannissent les dachnaks, les anarchistes, les intellectuels ou les artistes « bourgeois », exproprient et nationalisent les industries, causant aussi le départ des familles spoliées. Ces départs se font vers la Perse et le Moyen-Orient ou vers l’Europe par la Mer Noire et Constantinople.
    En Turquie, les lois temporaires de 1915, suspendues en 1920, sont rétablies par les kémalistes ; elles transfèrent les biens arméniens abandonnés à l’État turc. La captation se confirme en 1925 par la mise aux enchères de ces biens.
  • 5 juillet 1922. Adoption du certificat d’identité (passeport Nansen) qui permet aux réfugiés russes apatrides de franchir légalement les frontières internationales. Ce droit est étendu en 1924 aux Arméniens chassés de Turquie. Le droit international concernant les apatrides sera formalisé en 1933 par la Convention de Genève.
  •  25 juillet 1923. Les alliés ont besoin des Turcs comme rempart contre le bolchévisme et font des concessions à la conférence de Londres (février-mars 1921) ou l’accord d’Angora (octobre 1921) pour inciter les kémalistes à signer les traités. Ils finissent par céder à toutes les revendications des Turcs avec le Traité de Lausanne qui annuel celui de Sèvres et entérine la fin de l’espoir d’un Arménie réunifiée, le refus du retour pour les réfugiés  et l’amnistie des dirigeants turcs pour les massacres de 1915.
  • Octobre 1924. Reconnaissance de l’URSS par la France, ce qui met fin aux représentations diplomatiques des républiques caucasiennes qui assuraient la protection des réfugiés en Europe. Le 29 décembre 1924, administration française retire la nationalité arménienne de la nomenclature officielle des nationalités.
    Entre 1919 et 1921, 200 000 russes fuient en passant par Constantinople, cet exode s’accompagne de celui des Grecs et des Arméniens qui sont chassés de Turquie en 1922-1923. Entre 1922 et 1926, 60 000 rescapés du génocide arrivent en France et créent un communauté qui sera estimée dans les années 50 à 85 000 personnes, dont la moitié de nationalisés.
  • 1941-1945. Les Arméniens contribuent largement à l’effort de guerre avec l’engagement de 500 000 soldats dans l’Armée rouge, dont plus de la moitié mourra.
    En France, malgré une une minorité qui voit d’un bon œil la lutte allemande contre les  bolcheviques, les Arméniens s’illustrent dans la Résistance française, notamment le groupe de FTP MOI de Manouchian, ou incitent les soldats allemands d’origine arménienne à déserter.
  • 1945-48. Alors que des prisonniers de guerre profitent de leur déplacement pour s’échapper d’Urss, départ vers l’Arménie soviétique de près de 100 000 Arméniens de la diaspora (5 à 7000 français), juste avant une nouvelle série de purges.

Cette chronologie me fait remettre en question la théorie de la seule responsabilité ottomane dans le génocide de 1915, la politique kémaliste est bien dans la même veine nationaliste et anti-chrétienne. Le régime, rempart contre les bolcheviques et le communisme a eu le soutien de l’Occident tout au long du XXe siècle.

J’ai reçu ce livre dans le cadre de Masse critique et je remercie les Editions Belin et Babelio de m’avoir fait découvrir ce pan de l’Histoire.

Anouche Kunth – Exils arméniens : du Caucase à Paris 1920-1945 – Belin 2016

 

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