Quand le printemps brouille les cartes

J’ai reçu ce bouquin dans le cadre d’une opération Masse critique organisée par Babelio. En contrepartie, je dois écrire une critique dans les 3 semaines, ce qui est une véritable gageure pour un livre d’érudition de 500 pages. Je n’ai fait qu’une lecture rapide, un survol approfondi, de cette somme passionnante consacrée à la nouvelle Question d’Orient. Je reprendrai ce livre qui restera pour moi une référence.

Ce document nous éclaire sur la formation des États « arabes » (jusqu’au Maghreb) et des tensions qui potentialisent les risques d’explosion alors que les printemps arabes ont entrainé la chute de leaders autoritaires, que le pouvoir central s’amoindrit et que Daech remet en cause les frontières d’Etats somme toute récents. Ces différents pays de la région sont qualifiés d’Etats-Nations « westphaliens », en référence au Traité de Westphalie qui a conclu la guerre de Trente ans, alors même que l’auteur qualifie de nouvelle guerre de Trente ans les luttes islamistes qui ont émergé dans les années 70 avec la poussée des extrémistes sunnites et chiites, en espérant qu’il ne s’agisse pas du début d’une guerre de Cent ans… Daech n’est pas le sujet central de ce livre, l’auteur rappelle juste qu’il a profité de l’effondrement des États mais qu’il aurait pu surgir ailleurs, que sa défaite militaire risque d’entraîner son éparpillement et qu’il ne disparaitra pas tant que persisteront les conditions qui ont favorisé son émergence.

Là où l’empire reconnaissait la pluralité  des populations sous son autorité, voire en tirait profit pour asseoir son pouvoir, l’État central, aux mains d’un clan issu d’une communauté spécifique, s’est mis à nier toute altérité à son propre modèle.

Il est d’usage de dire que les frontières sont artificielles et créées par les puissances coloniales, la grille de lecture offerte par ce livre se fait au travers l’histoire des empires qui ont structuré la région. Bien qu’héritée de la colonisation, la question des frontières est bien une rémanence des stratégies d’empire et la première partie de ce livre passe en revue des différents empires qui ont géré la région. Cette partie manque de cartes mais le propos est clair, surtout que l’échelle de temps, longue, et donne une bonne perspective.
L’empire arabo-musulman qui a couvert le Croissant fertile mais aussi l’Afrique et la Méditerranée a succédé en grande partie à des empires antiques, a connu différentes formes et dynasties et les rivalités qui ont jalonné son histoire se retrouvent dans les conflits actuels de communautés religieuses. Le panarabisme et les mouvements de type Frères musulmans sont à l’origine du développement de l’islamisme, renforcé par l’éviction des bassistes irakiens qui dont devenus les cadres de l’islamisme. C’est ce rêve d’empire que voudrait ressusciter Daech, quoique le terme « Etat islamique » soit un vocable profane qui ne correspond pas à un concept historique. La situation sans contrôle en Irak et en Syrie, le morcellement territorial peuvent faire craindre la transformation de cette région en Djihadistan.
L’empire perso-iranien, qualifié d’ennemi intime, est centré sur l’archipel chiite, avec le risque de relancer la rivalité ottomans-savafides pour le contrôle du Croissant fertile alors que l’empire turco-ottoman, qualifié lui de faux-frère, est confronté à l’éclatement du kurdistan et veut se positionner comme champion de l’islam sunnite.
Les empires coloniaux n’ont pas disparu : les Français, présents au Levant et au Maghreb, continuent à être très interventionnistes pendant que les Anglais, qui ont privilégié leur économie en sécurisant la route des Indes à partir d’Aden, ont assuré la fortune des émirats côtiers puis ont joué un jeu trouble aussi bien avec les accords Sykes-Picot qu’avec les dynasties arabes. Les russes ont fait de la région un enjeu de la guerre froide qui a gelé les frontières et la façon dont Poutine se sert du conflit syrien est bien dans la ligne ; les américains ont centré leur intervention autour du pétrole et de l’alliance avec Israël.
Les conflits pétroliers, la Guerre froide et les interventions occidentales restent profondément marqués par le passé colonial et les guerres d’empire ; leur ingérence, ou non-ingérence se fait avant tout en fonction de leurs intérêts.

La seconde partie passe en revue les États en présence en commençant par ceux du Croissant fertile que l’auteur rêve de réunifier. La Mésopotamie est en cours de  balkanisation, avec les kurdes qui rêvent d’un État et qui implantent des structures autonomes ; la création de facto d’un Chiistan sous domination iranienne  en Irak et l’éclatement de la Syrie et du Liban. Il n’y a que la Jordanie qui résiste.

Toutes ces spéculations sur l’avenir du Croissant fertile n’augurent rien d’encourageant. Et c’est bien dommage : l’unification utopique de ce territoire-charnière créerait le seul État avec un triple débouché maritime sur la Méditerranée, la Mer rouge et le Golfe. Celui-ci aurait de puissants atouts à faire valoir. Malheureusement, le souvenir de l’époque mythique des empires mésopotamiens a été systématiquement effacé des mémoires, en plus de l’être désormais du paysage à cause de la barbarie de Daech. L’ensemble de la région menace de devenir une zone grise, ou plutôt un trou noir attirant dans son tourbillon les États et empires voisins qui tentent, à leur façon et selon leurs intérêts, de s’en prémunir ou d’en tirer profit.

Le Golfe voit la rivalité des Emirats et de l’Arabie Saoudite. La possibilité de partition de l’Arabie entre Nedj et Hedjaz semble utopique, on va plutôt vers une union économique et politique des pays de la région, à laquelle pourrait se joindre Oman, tous unis contre l’Iran. Il faut noter le rôle dangereux de Ryad qui arrose les djihadistes, leur permet de durer, au risque qu’ils se retournent contre ce régime.

Alors que Oman a réussi la fusion d’un imamat et d’un sultanat, c’est tout le contraire au Yemen où l’opposition culturelle et politique entre le nord et le sud est forte, avec les houthis zaydistes du nord (une variante chiite) qui veulent le rétablissement d’un imamat. La situation n’est pas prête de s’arranger et semble aller vers une somalisation (bordel complet) du pays.

L’Egypte semble un pays fort mais ses frontières, Sinaï et frontière soudanaise, sont fragiles ; quant à la Lybie, l’union récente de la Cyrénaïque, de la Tripolitaine et du Fezzan semble difficile à maintenir à terme. Le Maghreb est beaucoup plus stable mais l’Algérie connait une tension avec les Berbères de Kabylie et les Tourags du Sahara alors que le Maroc n’a toujours pas finalisé un accord le Sahara occidental, occupé de facto.

Les acteurs infra-étatiques ont utilisé les failles du système international pour se territorialiser, sahraouis, kurdes ou palestiniens profitent de la position hypocrite et contre-productive des occidentaux et de l’ONU qui leur donne une légitimité de facto, le risque est que Daech bénéficie de la même passivité. En même temps, le modèle fédéral qui pourrait être promu a montré ses faiblesses, aussi bien en Irak qu’en ex-Yougoslavie (Bosnie Kosovo…).

Marc Goutalier – Quand le printemps brouille les cartes, un histoire stratégique des frontières arabes – Le Félin 2017

 

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