Le mythe national

J’avais lu et apprécié « L’histoire de France autrement » publié par cet auteur. Ce livre, qui apporte une vision différente de l’histoire et décrypte quelques légendes, est la mise en pratique des théories de l’auteur qui critique la manière de transmettre et d’enseigner l’histoire, théorisées dans ce Mythe national dont une nouvelle édition vient de paraître, reçue dans le cadre de masse critique.

Alors que l’on nous a rabattu les oreilles avec le « roman national », il n’est pas inutile d’avoir un contrepoint. Cette version ne plaira pas aux nationalistes de tout poil ; on même peut dire que c’est une vision plutôt gauchiste de l’histoire, plus précisément de l’histoire de l’histoire, tout à fait intéressante.

L’absence, en France, de l’idée que l’histoire a une « histoire » est flagrante. Nous croyons à l’histoire avec un grand H. Pourtant, le passé se transmet sous des habillages qui varient avec les époques. La configuration d’un récit est marquée d’empreintes idéologiques fluctuantes, de coloration imaginaires. Nulle explication ne reflète jamais complètement son objet. L’histoire de France reste, pour la plupart des Français, ce qu’elle était à la fin du siècle dernier : à la fois science et liturgie. Décrivant le passé « vrai », elle a pour fonction et pour définition d’être le récit de la nation : histoire et nationalisme sont indissociables. Au XIXe siècle, la nation devint l’être historique par excellence, autour duquel s’organisa le passé supposé intégral.

La première partie du livre décrypte les manuels scolaires et montre la permanence du discours depuis le « petit Lavisse » de 1884 quasiment jusqu’à nos jours, basé sur des héros, la grandeur et le service de la France et de ses valeurs universelles. L’histoire commence avec nos ancêtres les Gaulois et « les brouillages sémantiques et diverses affabulations ont permis la mythification des origines et l’incorporation de Clovis et de Charlemagne à l’histoire de France. » Dans cette optique, les rois qui ont contribué à agrandissement territorial de la France sont de bons rois, ceux qui ont perdu des territoires sont mauvais et les envahisseurs sont forcément barbares. L’histoire est écrite de façon linéaire, sans accrocs, la Révolution est considérée comme un tout et on ne parle pas de Dreyfus.

Ce type de manuels, que j’ai connu, simplifient sans doute parfois trop, biaisent le discours en centrant sur l’hexagone, mais les quelques contre-exemples donnés qui veulent rétablir la complexité des situations ne sont pas probants. Personnellement, je trouve que raconter quelques belles histoires en primaire m’a fait aimer l’histoire, m’a donné des repères temporels grâce aux personnages qui ont ponctué le programme mais j’admets que cette approche a été partiale.

La suite de l’ouvrage démonte la construction de ce récit un peu biaisé où le discours républicain reprend le fil des arguments développés pour légitimer la royauté et amalgame les définitions de « France » et « nation ». La deuxième partie, tout aussi passionnante, détruit le mythe de « nos ancêtres les Gaulois » et montre le glissement terminologique de royaume des Francs à royaume de France qui englobe progressivement des territoires qui n’ont pas fait partie de la Francia géographique. Le récit de la royauté, porté par des chroniques diffusées par les grandes abbayes a contribué à la légende du roi de droit divin et la Révolution a transféré à une vision particulière de la nation les principes d’unité et d’indivisibilité du royaume. L’analyse des discours historiques et politiques contemporains montre bien la permanence de ces principes.

Parce que, pour les révolutionnaires, les Francs étaient les ancêtres supposés des nobles, et parce que par leur culture, inspirée par l’Antiquité, il les considérait comme des « barbares » Germains, l’historiographie républicaine eu tendance à gommer le fait que France et Francs appartiennent à la même famille de mots.

La dernière parie de cet ouvrage est plus polémique, elle dénonce une vision centralisatrice de la France, de sa construction et de ses communautés.

C’est histoire reste celle de l’État unitaire et de sa légitimité et, en aucune manière, celle de la société civile pluriculturelle. Dans cette histoire, telle que l’avait voulue l’école méthodiste et lavissienne, point de passé pour les Occitans, les Bretons, les Béarnais, les Basques, les Corses, les Savoyards, les Alsaciens, pas de place pour une identité antillaise avec en toile de fond de la traite et l’esclavage, pour une mémoire juive, protestant ou pour celle des immigrations.

Cette démonstration reprend le fil des évènements depuis l’origine. Elle revoit ce qui a déjà été présenté dans les chapitres précédents avec un angle légèrement différent, mais c’est toujours la même dénonciation de la légitimation républicaine d’un discours, déjà utilisé pendant de la royauté, qui justifie les conquêtes et annexions du pays au nom d’un nationalisme qui sacralise l’État, le territoire et les valeurs universelles apportées par la France.

Ce fut l’une des réussites et les plus spectaculaires de la IIIe République entre 1881 et 1914, inséparables de la généralisation de l’école publique : l’apprentissage de la langue française et l’enseignement de l’histoire nationalisèrent et républicanisèrent les petits Français.

Si le propos de cet auteur est intéressant, j’ai quand même quelques réserves sur cet ouvrage. D’une part, le propos est un peu redondant entre les différentes parties et il n’est pas toujours aisé de s’y retrouver dans le déroulé. D’autre part, au plan éditorial, ce livre est une nouvelle édition mais ce n’est indiqué ni en couverture ni en pages intérieures, il semble que c’est une 4e édition, enfin une 3ème révisée à la marge…. Il reste de nombreuses coquilles (Michelet et Quinet en républicains des années 1930 et 1940), l’orthographe n’est pas toujours unifiée (on trouve wisigoth ou visigoth sur la même page)  et je ne vois pas l’intérêt de mettre deux épilogues quand le second reprend mot pour mot des phrases entières du premier.

Suzanne Citron  – Le mythe national, l’histoire de France revisitée – Editions de l’Atelier 2017

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