Quel Homère ?

Je commence l’année avec du classique et les œuvres fondatrices de la littérature.

Un été avec Homère et surtout la série Celui qu’on appelle Homère m’ont renforcé dans mon envie de lire les poèmes d’Homère dont je connais plus ou moins la trame à partir de versions synthétiques ou de recueils de mythologie.

La scansion de Philippe Brunet m’a convaincue que ces textes déclamés par des aèdes devaient s’apprécier en lecture à haute voix, ce qui n’est pas à faire dans le métro… En revanche, mes récentes expériences d’Ovide ou de Suétone m’ont rappelé l’importance d’avoir une traduction fluide, avec un style lisible.

homere
Ingres – L’apothéose d’Homère (Homère déifié) – 1827 – Musée du Louvre

L’Iliade et l’Odyssée existent dans plusieurs versions. Sylvain Tesson recommande les version de poètes, Brunet pour l’Iliade et Jacottet pour l’Odyssée ; les versions de Bérard et Mazon semblent aussi assez cotées, celles de Flacelière et Bérard sont en alexandrins blancs… laquelle choisir ?
Le choix est difficile et j’ai essayé de me baser sur la première page de l’Iliade comme test. J’ai un faible pour la version Brunet mais celle de Backès n’est pas mal non plus.

Leconte de Lisle

Ed Alphonse Lemerre, 1866. Disponible en Pocket et ebooks gratuits.

Chante, Déesse, du Pèlèiade Akhilleus la colère désastreuse, qui de maux infinis accabla les Akhaiens, et précipita chez Aidès tant de fortes âmes de héros, livrés eux-mêmes en pâture aux chiens et à tous les oiseaux carnassiers. Et le dessein de Zeus s’accomplissait ainsi, depuis qu’une querelle avait divisé l’Atréide, roi des hommes, et le divin Akhilleus.

Qui d’entre les Dieux les jeta dans cette dissension ? Le fils de Zeus et de Lètô. Irrité contre le Roi, il suscita dans l’armée un mal mortel, et les peuples périssaient, parce que l’Atréide avait couvert d’opprobre Khrysès le sacrificateur.

Et celui-ci était venu vers les nefs rapides des Akhaiens pour racheter sa fille ; et, portant le prix infini de l’affranchissement, et, dans ses mains, les bandelettes de l’Archer Apollôn, suspendues au sceptre d’or, il conjura tous les Akhaiens, et surtout les deux Atréides, princes des peuples :
– Atréides, et vous, Akhaiens aux belles knèmides, que les Dieux qui habitent les demeures olympiennes vous donnent de détruire la ville de Priamos et de vous en retourner heureusement ; mais rendez-moi ma fille bien aimée et recevez le prix de l’affranchissement, si vous révérez le fils de Zeus, l’Archer Apollôn.

Et tous les Akhaiens, par des rumeurs favorables, voulaient qu’on respectât le sacrificateur et qu’on reçût le prix splendide ; mais cela ne plut point à l’âme de l’Atréide Agamemnôn, et il le chassa outrageusement, et il lui dit cette parole violente :
– Prends garde, vieillard, que je te rencontre auprès des nefs creuses, soit que tu t’y attardes, soit que tu reviennes, de peur que le sceptre et les bandelettes du Dieu ne te protègent plus. Je n’affranchirai point ta fille. La vieillesse l’atteindra, en ma demeure, dans Argos, loin de sa patrie, tissant la toile et partageant mon lit. Mais, va ! ne m’irrite point, afin de t’en retourner sauf.

Il parla ainsi, et le vieillard trembla et obéit. Et il allait, silencieux, le long du rivage de la mer aux bruits sans nombre. Et, se voyant éloigné, il conjura le roi Apollôn que Lètô à la belle chevelure enfanta :
– Entends-moi, porteur de l’arc d’argent, qui protège Khrysè et Killa la sainte, et commandes fortement sur Ténédos, Smintheus ! Si jamais j’ai orné ton beau temple, si jamais j’ai brûlé pour toi les cuisses grasses des taureaux et des chèvres, exauce mon vœu : que les Danaens expient mes larmes sous tes flèches !

Paul Mazon

Les Belles Lettres, 1938-1939. Disponible en Folio

Chante, déesse, la colère d’Achille, le fils de Pélée ; détestable colère, qui aux Achéens valut des souffrances sans nombre et jeta en pâture à Hadès tant d’âmes fières de héros, tandis que de ces héros mêmes elle faisait la proie des chiens et de tous les oiseaux du ciel – pour l’achèvement du dessein de Zeus. Pars du jour où une querelle tout d’abord divisa le fils d’Atrée, protecteur de son peuple, et le divin Achille.

Qui des dieux les mit donc aux prises en telle querelle et bataille ? Le fils de Létô et de Zeus. C’est lui qui, courroucé contre le roi, fit par toute l’armée grandir un mal cruel, dont les hommes allaient mourant; cela, parce que le fils d’Atrée avait fait affront à Chrysès, son prêtre. Chrysès était venu aux fines nefs des Achéens, pour racheter sa fille, porteur d’une immense rançon et tenant en main, sur son bâton d’or, les bandelettes de l’archer Apollon ; et il suppliait tous les Achéens, mais surtout les deux fils d’Atrée, bons rangeurs de guerriers:

« Atrides, et vous aussi, Achéens aux bonnes jambières, puissent les dieux, habitants de l’Olympe, vous donner de détruire la ville de Priam, puis de rentrer sans mal dans vos foyers ! Mais, à moi, puissiez-vous aussi rendre ma fille ! et, pour ce, agréez la rançon que voici, par égard pour le fils de Zeus, pour l’archer Apollon. »

Lors tous les Achéens en rumeur d’acquiescer: qu’on ait respect du prêtre ! que l’on agrée la splendide rançon ! Mais cela n’est point du goût d’Agamemnon, le fils d’Atrée. Brutalement il congédie Chrysès, avec rudesse il ordonne :

« Prends garde, vieux, que je ne te rencontre encore près des nefs creuses, soit à y traîner aujourd’hui, ou à y revenir demain. Ton bâton, la parure même du dieu pourraient alors ne te servir de rien. Celle que tu veux, je ne la rendrai pas. La vieillesse l’atteindra auparavant dans mon palais, en Argos, loin de sa patrie, allant et venant devant le métier et, quand je l’y appelle, accourant à mon lit. Va, et plus ne m’irrite, si tu veux partir sans dommage. »

Il dit, et le vieux, à sa voix, prend peur et obéit. Il s’en va en silence, le long de la grève où bruit la mer, et, quand il est seul, instamment le vieillard implore sire Apollon, fils de Létô aux beaux cheveux:

« Entends-moi, dieu à l’arc d’argent, qui protèges Chrysé et Cilla la divine, et sur Ténédos règnes souverain ! Ô Sminthée, si jamais j’ai élevé pour toi un temple qui t’ait plu, si jamais j’ai pour toi brûlé de gras cuisseaux de taureaux et de chèvres, accomplis mon désir : fassent tes traits payer mes pleurs aux Danaens !

Robert Flacelière

Gallimard, collection Bibliothèque de la Pléiade 1956, rééd. 1993 – (L’Odyssée est traduite par Victor Bérard).

Déesse, chante nous la colère d’Achille, de ce fils de Pélée, -colère détestable qui valu aux Argiens d’innombrables malheurs et jeta dans l’Hadès tant d’âmes de héros, livrant leurs corps en proie aux oiseaux comme aux chiens : ainsi s’accomplissait la volonté de Zeus. Commence à la querelle où deux preux s’affrontèrent : l’Atride, chef de peuple, et le divin Achille.

LA PESTE ET LA QUERELLE
Quel dieu les fit se quereller et se combattre ? C’est Apollon , le fils de Zeus et de Létô. Ce dieu, contre le roi s’étant mis en courroux, déchaîna sur l’armée un horrible fléau, dont les hommes mouraient , à cause de l’affront que son prêtre Chrysès reçu du fils d’Atrée.
Pour racheter sa fille au prix de grands trésors, Chrysès était venu vers les sveltes vaisseaux de la flotte achéenne et , sur un sceptre d’or, de l’Archer Apollon portant les bandelettes, il priait les Argiens, mais surtout les deux chefs de guerre, fils d’Atrée :
Chrysès : Atrides, et vous tous, Argiens aux belles guêtres, puissent les immortels, habitants de l’Olympe, vous donner de piller la ville de Priam, puis de rentrer dans vos demeures sains et saufs ! Mais rendez-moi ma fille, agréez ma rançon, par égard pour l’Archer Apollon, fils de Zeus.
Lors, d’une seul voix, les Argiens approuvèrent : qu’on traite avec honneur le prêtre en acceptant la splendide rançon ! Mais autre fut l’avis d’Agamemnon l’Atride. Il renvoya Chrysès par cet ordre brutal :
Agamemnon : Ah ! crains vieillard , si je te vois près….

Mario Meunier

Albin Michel, 1956. Disponible en Livre de Poche

Chante, Déesse, la colère du Péléide Achille, pernicieuse colère qui valut aux Achéens d’innombrables malheurs, précipita chez Hadès les âmes généreuses d’une foule de héros, et fit de leurs corps la proie des chiens et de tous les oiseaux — ainsi s’accomplissait la volonté de Zeus — depuis le moment où, sitôt après leur querelle, se séparèrent l’Atride roi des guerriers, et le divin Achille. Quel dieu les jeta dans la lutte et dans ce désaccord ? Le fils de Latone et de Zeus. C’est lui qui, irrité contre le roi, suscita dans l’armée une contagion funeste, et les combattants périssaient, parce que l’Atride avait outragé Chrysès, ministre des prières. Chrysès, en effet, était venu vers les rapides vaisseaux des Achéens pour racheter sa fille ; il apportait une immense rançon, tenait en ses mains, tombant du haut de son sceptre d’or, les bandelettes d’Apollon dont le trait porte loin, et suppliait tous les Achéens, surtout les deux Atrides, ordonnateurs des troupes :

— Atrides, et vous autres, Achéens aux belles cnémides, que les dieux qui habitent les demeures de l’Olympe vous donnent de détruire la ville de Priam et de revenir heureusement chez vous ! Puissiez-vous aussi délivrer ma chère fille, et recevoir toute cette rançon par égard pour le fils de Zeus, Apollon dont le trait porte loin ! »

Tous les Achéens déclarèrent alors qu’il fallait respecter le sacrificateur, et recevoir la rançon magnifique. Mais cette résolution n’agréa point au cœur d’Agamemnon l’Atride. Durement il renvoya Chrysès, et lança contre lui cet ordre véhément :

— Que je ne te rencontre plus, vieillard, auprès des nefs creuses, soit t’y attardant comme présentement, soit y revenant ensuite une autre fois, de peur que ne te servent à rien ton sceptre et ta bandelette divine ! Ta fille, je ne l’affranchirai point ; la vieillesse auparavant l’atteindra, dans notre demeure, en Argolide, loin de sa patrie, travaillant au métier et partageant mon lit. Va donc ; ne me provoque pas, si tu veux t’en aller toujours aussi valide.

Ainsi parla-t-il, et le vieillard et peur et obéit à l’ordre. Il suivit en silence le bord de la mer au sourd déferlement. Avec ferveur ensuite, une fois à l’écart, le vieil homme invoqua le seigneur apollon, qu’enfanta Latone aux superbes cheveux :
– Ecoute-moi, dieu dont l’arc est d’argent, toi qui protèges Chrysa et Cilla très divine, et qui en souverain règnes sur Ténédos, ô Sminthée ! Si jamais tu t’es plu dans un temple que d’un toit j’ai couvert, et si jamais pour toi j’ai fait brûler de grasses cuisses de taureaux ou de chèvres, accorde-moi ce vœu : que les Danaens puissent payer mes pleurs sous le coup de tes flèches !

Eugène Lasserre

Garnier Frères, 1960. Disponible en GF.

Chante la colère, déesse, du fils de Pélée, Achille, colère funeste, qui causa mille douleurs aux Achéens, précipita chez Adès mainte âme forte de héros, et fit de leurs corps la proie des chiens et des oiseaux innombrables : la volonté de Zeus s’accomplissait. Commence à la querelle qui divisa l’Atride, roi de guerriers, et le divin Achille.

Quel dieu, en cette querelle, les lança l’un contre l’autre ? – Le fils de Latone et de Zeus. Irrité contre le roi, il suscita dans l’armée un mal pernicieux, et les troupes périssaient, parce que Chrysès avait été outragé, lui, le prêtre, par l’Atride.

Chrysès était venu aux vaisseaux fins des Achéens pour délivrer sa fille, apportant une rançon immense. Ses mains tenaient les bandelettes d’Apollon qui frappe au loin, fixées au sommet du sceptre doré. Il suppliait tous les Achéens, et surtout les deux Atrides, rangeurs de troupes :
« Atrides, et autres Achéens aux belles cnémides, veuillent les dieux, habitants des demeures de l’Olympe, vous laisser détruire la ville de Priam, et rentrer heureusement dans vos maisons ! Veuillez aussi délivrer ma fille, et acceptez cette rançon, par respect pour le fils de Zeus, Apollon qui frappe au loin ! »

Tous les Achéens approuvèrent l’idée de respecter le prêtre, et d’accepter la rançon magnifique. Mais l’Atride Agamemnon en eut du déplaisir au cœur. Méchamment, il renvoya Chrysès, sur cet ordre rude :
« Ne te trouve pas devant moi, vieillard, près de nos vaisseaux creux, ni aujourd’hui, en t’y attardant, ni plus tard, en revenant ici ! Ou crains que te soient inutiles le sceptre et les bandelettes du dieu. Ta fille, je ne la délivrerai pas, la vieillesse l’atteindra plutôt, dans notre maison, en Argolide, loin de sa patrie, tissant la toile et venant dans mon lit. Va-t’en, ne m’irrite pas, si tu veux partir sans plus de dommage.»

À ces mots, le vieillard eut peur, et obéit. Il suivit en silence le bord de la mer tumultueuse. Une fois à l’écart, il pria avec ferveur le roi Apollon, qu’enfanta Latone aux beaux cheveux :
« Ecoute-moi, archer à l’arc d’argent, qui veilles autour de Chrysé et de la divine Cilla, roi souverain de Ténédos, Sminthée si jamais tu t’es plu au temple que j’ai couvert pour toi, si jamais j’ai brûlé, pour toi, des cuisses grasses de taureaux et de chèvres, exauce-moi ce vœu : fais payer aux Danaens mes larmes de tes traits.

Louis Bardollet

Robert Laffont, collection Bouquins, 1995.

Chante, déesse, la colère d’Achille le Péléide, la colère maudite qui causa mille souffrances aux Achéens, chez Hadès précipita maintes âmes vaillantes de héros et fit d’eux la proie des chiens et de tous les oiseaux , dans l’accomplissement des volontés de Zeus… Oui, prends au tout début, quand la querelle divisa le seigneur suzerain fils d’Atrée et le divin Achille.

Qui des dieux donc l’un contre l’autre les jeta dans les luttes d’une querelle ?… Ce fut le fils de Zeus et de Léto. Pris de colère contre le roi, à travers l’armée il suscita une mauvaise maladie ; et le peuple des guerriers de périr, parce que l’Atride avait traité sans égard son prêtre Chrysès… Celui-ci était venu aux nefs rapides des Achéens pour délivrer sa fille, apportant une immense rançon ; dans les mains, au haut du bâton d’or, les bandelettes d’Apollon, le tireur infaillible. Et il avait prié tous les Achéens, les deux Atrides surtout, ordonnateurs du peuple des guerriers :
« Fils d’Atrée, et vous aussi, Achéens porteurs de bonnes jambières, que vous donnent les dieux qui tiennent les olympiennes demeures de mettre à sac la cité de Priam et d’heureusement de revenir au pays!… mais mon enfant, ah ! délivrez-la moi et recevez cette rançon, en révérence du fils de Zeus, Apollon, le tueur infaillible.»
Tous les Achéens alors d’approuver et de clamer que l’on respectât le prêtre et reçut la splendide rançon,… tous, hormis Agamemnon l’Atride : la chose ne fut pas agréable à son cœur. Il congédia le prêtre méchamment, usant de termes violents pour lui donner ses ordres :
« Que je te rencontre pas, vieillard, près des nefs creuses, à t’attarder aujourd’hui ou revenir plus tard ! prends garde que ton bâton et la bandelette du dieu ne te soient inutiles !… La fille, je ne la délivrerai pas. Elle verra venir, avant, la vieillesse dans ma maison, en Argos, loin de sa patrie, se mettant au métier et marchant à mon lit… Va, ne me provoque pas, pour t’en retourner, toi du moins, sain et sauf.»
Il dit. Le vieil homme fut pris de peur et obéit à l’ordre. En silence, il suivit la grève où la mer multiplie sa rumeur et une fois rendu….

Philippe Brunet

Seuil, 2010

Chante Déesse, l’ire d’Achille Pélléiade, ire funeste qui fit la douleur de la foule achéenne, précipita chez Hadès, par milliers les âmes farouches des guerriers, et livra leurs corps aux chiens en pâture, aux oiseaux en festin -achevant l’idée du Cronide-, depuis le jour où la discorde affronta l’un à l’autre Agamemnon, le souverain maître, et le divin Achille.

La peste

Qui, des dieux, déclencha l’affrontement des deux hommes ? L’enfant de Zeus et de Létô. Il jeta, courroucé par le maître, sur l’armée, un mal odieux, dont les hommes moururent, puisque Chrysès, son prêtre, avait reçu un outrage d’Agamemnon.  Le prêtre, venu jusqu’aux nefs achéennes pour délivrer sa fille, portait la rançon innombrable, arborait les emblèmes du dieu-des-cibles-lointaines, haut sur le sceptre d’or, suppliait les Argiens de la foule, et surtout les deux Atréides, maîtres des hommes :
« Vous, Atréides,  et vous, Achéens aux jambières solides, puissent les dieux vous donner, les dieux vivant sur l’Olympe, d’anéantir la cité de Priam, de rentrer sur vos terres ! Mais libérez ma fille et prenez la rançon en échange : craignez le fils de Zeus, Apollon, dieu-des-cibles-lointaines.»

Les Achéen, unanimes alors, d’une voix consentirent à respecter le prêtre, à garder la rançon éclatante,ce qui déplut au cœur d’Agamemnon l’Atréide. Il le chassa rudement, l’accabla de paroles terribles :
« Si jamais je te vois, vieillard, près des creuses carènes ou t’attarder ce jour, ou plus tard revenir à la charge, sceptre et emblèmes du dieu te seront, à toi, inutiles. Je ne la rendrai pas, elle attendra la vieillesse dans mon palais d’Argolide, loin du pays de ses pères, à manœuvrer la navette, à se pavaner sur ma couche ! Va ! Ne m’irrite plus, si tu veux repartir sans dommage !»

Le vieillard prit peur, obéit à son ordre. En silence, il longea la rive de l’onde retentissante. Quand il se fut éloigné, le vieillard tourna ses prières vzers le signeur Apollon qu’enfenta Létô boucles-belles :
« Entends-moi, dieu de l’arc-argent ! Sur Chrysè tu domines, et sur la sainte Cilla, et de toi Ténédos est sujette : si jamais, Sminthée, couvert de ton temple splendide, si j’ai jamias grillé pour toi des cuisses luisantes de taureaux ou de chèvres, veuille accomplir ma demande :Ces Danaéens, qu’ils paient de tes flèches le prix de mes larmes !»

(entendre la déclamation de Brunet dans l’émission Celui qu’on appelle Homère)

Jean-Louis Backès

Gallimard, collection Folio classique  2013

La colère, chante-la, déesse, celle du Pélide Achille.
La pernicieuse, qui aux Achéens donna tant de souffrances
Et qui jeta dans l’Hadès tant de fortes âmes
De héros ; eux-mêmes, elle en fit la pâture des chiens
Et des oiseaux. La décision de Zeus s’accomplissait,
Depuis que d’abord s’opposèrent en querelle
L’Atride prince des hommes et Achille le Divin.

Qui des dieux les affronta dans le combat et la querelle ?
Le fils de Létô et de Zeus. Irrité contre le roi, c’est lui
Qui lança sur l’armée un mal vilain ; les peuples mourraient,
Parce que Krysès, son prêtre, avait été offensé
Par l’Atride ; il était venu vers les bateaux légers des Achéens
Pour délivrer sa fille, apportant une énorme rançon ;
Il tenait en main les rubans d’Apollon Flèche-Lointaine
Sur un bâton doré ; il priait tous les Achéens
Et surtout les deux Atrides, qui mettent les troupes en ordre.

« Atrides, et vous autres Achéens aux cnémides,
Que vous donnent les dieux dont le logis sur l’Olympe
de démolir la ville de Priam et de bien rentrer chez vous.
Délivrez ma fille que j’aime, recevez cette rançon,
Ayez égard au fils de Zeus, Apollon Flèche-Lointaine.»
Alors tous les Achéens d’un cri approuvèrent
Qu’on respecte le prêtre et qu’on accepte la rançon superbe,
Mais l’Atride Agamemnon dans son cœur en eut du déplaisir ;
Vilainement il le chassa, ajoutant ce mot dur :
« Que je ne te revoies pas, vieil homme, près des bateaux creux,
Maintenant, si tu traines, plus tard, si tu reviens ;
Ne compte pas sur ton bâton, ni sur les  rubans du dieux.
Elle, je ne vais pas la lâcher ; avant que Vieillesse la prenne
Dans notre maison, en Argos, loin de sa patrie,
Elle ira travailler au métier et coucher dans mon lit.
Allez, va, ne m’énerve pas, si tu veux revenir sauf.»

Il dit. Le vieil homme eut peur et se soumit à sa parole.
Il allait sans un mot sur le bord de la mer au ressac.
Et quad il fut très loin, il pria, le vieil homme,
le prince Apollon, qu’enfanta Létô (elle a de beaux cheveux) :
« Ecoute-moi, Arc d’Argent, toi qui protèges Krysè,
Et la sainte Killa -et ton pouvoir est fort sur Ténédos-
Smintheus ; si jamais j’ai construit un temple qui te plaise,
Si jamais j’ai pour toi brûlé des cuisses grasses
De taureaux et de chèvres, exauce mon voeu.
Que tes flèches aux Danaens fassent payer mes larmes.»

 

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