Purge

Ce roman est sans doute l’un des meilleurs que j’ai lu ces derniers mois. Il se déroule en Estonie, centré autour du personnage d’Aliide, et les chapitres nous font aller des années 40 aux années 90, de la guerre et l’arrivée du communisme au postcommunisme. La chronologie est bousculée mais la confrontation des chapitres et des époques donne énormément de force à ce roman qui raconte des destins terribles.

Au début des années 90, une jeune femme, Zara, arrive en piteux état dans la cour d’Aliide. La jeune femme parle estonien mais vient de Russie. Visiblement, elle ne dit pas la vérité et la vieille se méfie, craint qu’elle ne soit en mèche avec des voleurs et l’ambiance des premiers chapitres est lourde, poisseuse. En fait, Zara raconte une toute autre histoire mais elle a été à l’Ouest en croyant pouvoir y gagner de l’argent alors qu’elle s’est retrouvée marchandise humaine exploitée par des mafieux, anciens du KGB qui sont à sa poursuite.

L’histoire d’Aliide est racontée petit à petit, elle n’est pas forcément plus rose. Fille de paysans, elle est secrètement  amoureuse de Hans, le mari de sa sœur Ingel. Partisan estonien, il se bat contre les allemands mais encore plus contre les russes et doit se cacher lorsque les communistes prennent le pouvoir. Les deux sœurs le protègent, sont bien évidemment suspectées et interrogées, mais elles le cachent sans jamais le trahir. Ces scènes sont diablement bien écrites : on peut craindre le pire, mais rien n’est sûr, si ce n’est qu’un peu plus tard un détail, au détour d’une phrase, nous confirme que les interrogatoires étaient encore pires que ce que l’on craignait.

Aliide se marie avec Martin, un des responsables communistes, pour se protéger. Elle participe aussi à l’exil de sa sœur et de sa nièce et s’installe dans leur ferme où est toujours caché Hans dont elle est toujours amoureuse, quoique sans retour. Ainsi, elle le tient sous sa coupe et maîtrise son destin…

Les pans de cette histoire et les liens entre les deux femmes sont révélés peu à peu. Le personnage d’Aliide est complexe, tout à la fois victime et bourreau, collaborateur et résistant, et pour qui on finira par avoir de la compassion. La violence du communisme et des normalisations étouffe la vie du village d’Aliide, de nombreuses disparitions y aident ; cinquante ans plus tard, la vengeance envers les anciens communistes, les trafics, la violence des mafieux créent un écho qui n’est pas beaucoup plus rassurant…

Ce roman est terrifiant : un très beau style, gracieux, riche et chatoyant décrit des horreurs, les humiliations, la suspicion, l’oppression. Au-delà de ces personnages qui reflètent des vies et des destins brisés, c’est toute l’histoire des pays baltes qui peut être évoquée.

Sofi Oksanen – Purge, traduit par Sébastien Cagnoli – Stock, La cosmopolite 2010 – Prix Fémina étranger 2010