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Les croisades vues par les Arabes

Relecture d’un livre que j’ai découvert il y a fort longtemps ! Ce premier ouvrage d’Amin Maalouf est un essai  historique basé sur les chroniques orientales de l’époque, autant dire que cette période n’est pas vue comme une épopée glorieuse pour la libération du tombeau du Christ, mais bel et bien comme un invasion des occidentaux, regroupés sous la dénomination générique de Franjs.

Le talent de conteur de Maalouf, avéré par ses romans, rend cet ouvrage aisé à lire, ce qui est loin d’être la norme dans les essais ! Son épilogue un peu amer insiste sur l’importance et l’héritage des croisades : les Franjs ont su s’adapter, pas les Arabes et cela se ressent encore de nos jours. Maalouf reproche aux Arabes de ne pas avoir été capables de bâtir des institutions durables et au monde musulman d’avoir eu tendance à se recroqueviller sur lui-même, rejetant l’ouverture sur l’Occident ou  l’acceptant en perdant son identité, ce qui annonce l’alternance d’occidentalisation poussée et d’intégrisme extrême, mêlé de xénophobie.

Les premiers Franjs traversent le Bosphore en 1096, il s’agit de la croisade des pauvres prêchée par Pierre L’Ermitte. Cette première population est vite massacrée et suivie de la croisade des barons. Ces invasions se déroulent dans des contrées dirigées par les turcs Seldjoukides qui se battent entre eux, chaque chef de guerre essayant d’envahir le territoire voisin et ne s’alliant qu’à contre cœur contre les croisés qui pourront s’installer durablement à Antioche et Edesse et envahir Jérusalem 3 ans plus tard. Les roitelets syriens se battent entre eux, mais dépendent du Sultan sunnite basé à Damas ; une autre rivalité, religieuse, les oppose aux fatimides Egyptiens, chiites, qui contrôlent la bande côtière jusqu’au Liban.

Les premiers royaumes chrétiens sont créés par Bohémond à Antioche, ville revendiquée par Byzance, et Baudoin à Edesse en Arménie ; Alep résistera et ne passera jamais sous contrôle. C’est extraordinaire de penser que quelques centaines de cavaliers ont pu maîtriser ainsi ces régions. Il faut dire aussi qu’ils sont précédés d’une réputation terrible : en 1098,  les croisés ont attaqué la ville de Maara. Au menu : massacre, pillage, cannibalisme… ce qui a fortement marqué les imaginations ! Tant et si bien que les Franjs continuent la conquête et prennent Jérusalem en 1099 et Tyr, dernière ville à résister sur le littoral en 1124.

Les Franjs ont bénéficié d’une faible opposition, leurs rivalités ne sont pas moindres et l’alliance entre Antioche et Edesse est parfois chancelante, surtout quand Baudoin, devenu roi de Jérusalem, est remplacé par Tancrède. La secte des Assassins, chiites, se bat aussi contre le pouvoir sunnite : sa volonté de recréer un califat chiite lui fera combattre et tuer les représentants du pouvoir, et être un allié plus ou moins volontaire des croisés.

La résistance met du temps à s’organiser et commence avec l’atabek Zinki, gouverneur de Mossoul, qui dirige les armées du sultan et contrôle rapidement Homs, Alep ainsi qu’une bonne partie de la Syrie pendant que les Franjs s’affaiblissent dans des luttes de pouvoir et des querelles internes. Zinki confie Homs à l’un de ses lieutenants, le kurde Ayyoub, dont on reparlera plus tard, et prend Edesse en 1144.

Noureddin, le fils de Zinki, contrôle toute la Syrie. Grâce à un propagande efficace, il prend Damas et contrôle toute la Syrie en 1149. Il met aussi en déroute la 2e croisade, menée par l’empereur allemand Conrad et le français Louis VII. Apparemment, les chroniqueurs n’ont retenu que la présence des allemands…

A ce moment apparaît un nouveau personnage : Renaud de Chatillon, maître d’Antioche et odieux aux yeux de tous. Epoux de la veuve de Raymond d’Antioche, il prend le pouvoir et attaque Chypre, possession de Byzance… Il est fait prisonnier (15 ans) par les arabes, épouse à sa libération une noble qui lui donne les forteresses de Chawbak et Kerak et il devient un des conseillers du roi de Jérusalem, dans le camp des faucons, évidemment !

Kerak

En 1153, le roi Amaury de Jérusalem reconquiert Ascalon qui lui donne accès à l’Egypte. Le vizir Chawer obtient l’aide de Noureddin qui lui envoie Ayyoub à la tête d’une armée. Après plusieurs campagnes et de nombreux revirements d’alliance de la part du vizir, Ayyoub prend le pouvoir, devient vizir et abolit le califat fatimide, chiite. Son fils Salahedin Youssef (Saladin), prend la suite et à la mort de Noureddin, contrôle à son tour la Syrie qu’il envahit avec 700 cavaliers en 1174.

Saladin attaque alors la bande côtière, possession franque. Il délaisse Tyr, plus difficile, mais détruit quasiment toute l’armée franque à Hittin en 1187, ce qui lui ouvre les portes de Jérusalem pendant que les Franjs se réfugient à Tyr.

Deux ans plus tard, en 1189, une armée de plus de 200 000 cavaliers menée  par Frédéric Barberousse arrive à Byzance. Le roi de Jérusalem, Guy de Lusignan lance l’attaque sur Acre, pendant que l’armée se débande après la mort (naturelle) de l’empereur près d’Antioche. Le siège d’Acre est renforcé par l’arrivée des souverains Philippe Auguste, qui ne restera que 3 mois,  et Richard Cœur de lion. Les Franjs massacrent toute la garnison (plus de 2700 soldats) et la population, alors que peu de temps auparavant Saladin s’est montré généreux lors de la prise de Jérusalem, laissant les occidentaux partir contre une rançon.

Saladin et Richard Cœur de Lion négocient en vain la reprise de Jérusalem, l’occupation des territoires jusqu’au Jourdain et la restitution de la Croix. Le discours des arabes revendiquant Jérusalem, terre éternelle de leur peuple résonne bizarrement au regard de l’actualité de cette région. Richard quitte la Palestine en 1192, sans n’avoir rien obtenu.

Saladin meurt en 1193 et une période de 9 ans de troubles et rivalités entre ses fils et ses frères va perturber la dynastie Ayyoubide. Le vainqueur est le frère de Saladin, Al Adel, qui reprend le pouvoir sur l’Egypte et la Syrie, ses successeurs se sépareront à nouveau ces territoires.

En 1202, les Vénitiens négocient avec les Ayyoubides un accès à leurs ports contre la promesse de ne plus se mêler des croisades et de ne plus aider les conquêtes des Franjs. Cet accord reste secret mais la croisade suivante est orientée contre Byzance par le Doge Dandolo. Cet épisode permet aussi un allègement de la pression contre les arabes, les occidentaux préférant piller et s’arroger des territoires en Grèce plutôt que d’aller jusqu’en Palestine.

En 1218, le roi de Jérusalem, Jean de Brienne, demande l’aide du Pape pour envahir l’Egypte et attaque Damiette. Après des premières défaites, Al Adel offre d’échanger Jérusalem contre Damiette. Le cardinal Pelage qui dirige la croisade, refuse de négocier avec les arabes et cause la défaite des franjs.

Jean de Brienne marie sa fille à Frédéric de Hoenstauffen qui deviendra ainsi roi de Jérusalem. Frédéric est très proche de la civilisation arabe, il met près de 10 ans à accomplir son devoir et à venir en croisade. Il arrive à Acre en 1228, ouvre les négociations avec le sultan Al Kamil, successeur d’Al Adel et obtient Jérusalem qui sera pillée quelques années plus tard, en 1244,  par les Turcs Khawarezniens qui ont envahi Damas auparavant.

Cette attaque déclenche une nouvelle croisade menée par Louis IX. Il débarque en 1249 à Damiette et prend Mansourah avant d’être fait prisonnier. Le sultan Al Kamil meurt pendant cette campagne et le pouvoir est pris par les mamelouks, esclaves militaires, pour quelques siècles.

Pendant ce temps, un autre danger arrive par l’Est : les Mongols. Les attaques sont menées par Houlagou et génèrent deux alliances : Antioche, l’Arménie et les Turcs d’une part ; les Franjs d’Acre et les Arabes, d’autre part. Houlagou prend Bagdad en 1258, fait plier les Assassins et conquiert Alep en 1260, avant de repartir avec une partie de son armée pour régler la succession de son frère. Les Mamelouks attaquent alors la Palestine et défont les restes de l’armée mongole à la bataille d’Ain Jalout (1260). Cette bataille marque aussi l’arrivée au pouvoir du sultan mamelouk Baïbars, qui reconquiert la Syrie, l’Arménie en 1265 et Antioche en 1268. Baïbars est devenu un personnage de légende, sujet d’un conte populaire transmis oralement depuis le XIIIe siècle et qui a fait l’objet d’une édition chez Sindbad (Actes Sud).

Louis IX meurt à Tunis en 1270 lors d’une dernière tentative de croisade pendant que les mamelouks poursuivent la reconquête de la Syrie avec la  prise du Krack des Chevaliers (1271) et de Tripoli (1289). Les Franjs réfugiés à Acre se voient accorder en 1283 par le Sultan Qualaoun une trêve de 10 ans, 10 mois, 10 jours et 10 heures mais il meurt peu de temps après et  mais son fils Khalil n’est pas dans les mêmes dispositions. Al Ashraf Khalil profitera du massacre de paysans musulmans par des pèlerins pour déclencher le siège d’Acre qui tombe en 1291. Cette chute est très vite suivie de la reddition de Tyr, Sidon et Beyrouth, dernières villes du Royaume latin d’Orient.

Les Franjs et les Arabes se sont combattus pendant près de 200 ans. Les Croisades ont marqué durablement : la bataille d’Ain Jalout, l’horrible Renaud de Chatillon, Saladin font partie de l’imaginaire oriental et occidental. Cette confrontation a permis l’arrivée en Occident du sirop et du sorbet à partir de jus de fruits, de l’échalote (oignon d’Ascalon), de la colombophilie qui permettait aux armées arabes de communiquer, du jeu de hasard (az-azhr, le jeu de dés)…

Amin Maalouf – Les croisades vues par les Arabes – J’ai lu 1988