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Anatomie d’un instant

Cercas voulait faire un roman sur le coup d’Etat de 1981 en Espagne ; la réalité étant plus forte que la fiction, il a écrit un livre sur les faits. Les témoignages étant parfois contradictoires, il donne les différentes versions et son interprétation, ce qui offre un résultat parfois étrange, parfois confus et pas toujours facile à lire.

Le contexte historique est rappelé par petit bouts, au fur et à mesure des évènements et de l’intervention des différents acteurs. Pour mémoire,  Franco a causé la guerre d’Espagne en 1936 à la suite d’un coup d’Etat et a mis en place un dictature en 39 qui durait encore à sa mort en 1975. Il a choisi Juan-Carlos de Bourbon pour lui succéder, mais celui-ci a fait de choix de la démocratie dès son arrivée au pouvoir, s’appuyant sur Adolfo Suares, un apparatchik franquiste. Cercas présente d’abord Suares comme un « foutriquet servile » mais, au final, reconnait son efficacité dans la mise en place de la démocratie et son courage  lors du coup d’Etat.

Suares devient le leader du centre droit, limite les prérogatives de l’armée, légalise le parti Communiste, met en œuvre la Constitution et gagne les élections de 1978. En 1981, la transition démocratique est achevée, Suares est empêtré dans la crise économique et a du mal à partager le pouvoir. En position difficile et lâché par tous, l’armée, son parti, l’industrie, le roi, Suares démissionne et un nouveau président doit être élu le 23 février 1981. Cercas insiste beaucoup sur cet environnement qu’il appelle « le placenta du coup d’Etat » : tout est en place pour un changement radical et plusieurs scénarios de crise sont possibles, tous passant pas l’éviction de Suares.

Le 23 février 1981 vers 18 h, le vote du Congrès des députés pour l’élection du nouveau Président du gouvernement est interrompu par l’irruption de gardes civils dirigés par le lieutenant colonel Tejero. Quelques rafales de mitraillettes ponctuent l’ordre de se coucher à terre mais trois hommes restent à leur place : Adolfo Suares, président démissionnaire ; le général Guttierez Mellado, membre du gouvernement, et le député Santiago Carillo, leader communiste. Ces trois là sont sans doute les hommes les plus détestés de l’armée et Cercas revient longuement sur leurs motivations et leurs carrières.

Le coup d’Etat ne devait pas être violent et devait être l’occasion de créer un gouvernement d’Union nationale pour renforcer la royauté et redonner plus de pouvoir à l’armée. Il est coordonné par 3 hommes qui ont chacun leur vision, pas forcément incompatibles : Tejero, responsable opérationnel de l’opération, tête brûlée qui veut que l’armée prenne le pouvoir ; le Général Milans, gouverneur militaire de Valence, qui veut renforcer la royauté et le Général Armada, le politique de la bande, ancien secrétaire du roi qui veut le pouvoir. Armada joue en permanence sur les deux tableaux, c’est la vraie tête pensante du putsch, et il cherche toujours à faire croire à l’autre camp qu’il aide le roi.

Pendant que Tejero prend les députés en otage, Milans, déclare l’état d’urgence dans sa région et Armada doit contacter le roi pour le persuader de lui confier la responsabilité du gouvernement. Dès le début, le roi et son entourage se positionnent contre le coup d’Etat qui tourne court et transforme les acteurs en Pieds nickelés. Armada essaye vainement de convaincre Tejero de laisser les députés l’élire et le coup d’Etat est définitivement raté à 1h du matin quand Juan-Carlos fait une allocution télévisée pour défendre la Constitution et ordonner aux militaires de rentrer dans le rang. Tejero résiste encore un peu et surtout négocie avant de libérer les députés en fin de matinée. Ce coup d’Etat raté a quand même atteint un de ses buts : garantir la royauté, et son corollaire est la victoire de la démocratie.

Ce livre est la fresque d’une époque, il est assez inclassable, car il va au delà de la relation des évènements, c’est presque un roman avec Adolfo Suares comme personnage principal. Visiblement, Cercas déteste ce que représente Suares, mais je sens quand même de sa part une certaine admiration pour le bonhomme.

Javier Cercas – Anatomie d’un instant, traduit par Aleksandar Grujicic et Elisabeth Beyer – Actes Sud 2010