Le quai de Ouistreham

Florence Aubenas a fait une immersion dans le monde ouvrier en tant que femme de ménage anonyme, elle raconte cette période dans ce formidable document qui vient de sortir en poche. Le récit de cette expérience donne vraiment envie de s’indigner, il devrait être lu par tous les hommes politiques et les décideurs !

Florence Aubenas arrive à Caen, ville où elle ne connait personne, et se présente comme un femme n’ayant jamais travaillé, récemment larguée par le compagnon qui l’entretenait. Dans le contexte de crise, son profil ne lui ouvre pas les portes en grand, les agences d’interim refusent même de prendre sa candidature. Sa conseillère Pôle Emploi l’oriente vers la propreté et elle se retrouve à suivre une formation accélérée de « maniement du balai humide et de la monobrosse » où elle obtient des résultats un peu en-dessous du niveau attendu. Elle se met à  courir les agences de recrutement, les entreprises de nettoyage et les salons de l’emploi pour trouver des jobs.

Elle découvre que l’on ne trouve pas un travail mais des heures et que tout le monde est décidé à prendre ce qui se trouve, même si c’est payé en dessous des normes. Elle trouve un premier poste au nettoyage du ferry de Ouistreham et quelques autres missions, notamment dans un camping, mais n’arrive jamais à 35 heures par semaine ; d’ailleurs, les employeurs considèrent qu’au-delà de 20h un salarié ne serait plus efficace et encore, la plupart de ces postes ne sont ouverts qu’aux salariés ayant une voiture.

Elle est confrontée à des cadences phénoménales, accentuées quand les entreprises sous-évaluent le temps de travail pour les missions. Les équipes pallient cette mauvaise organisation en travaillant plus longtemps, la plupart du temps sans se faire payer d’heures supplémentaires alors même que le temps de transport est souvent plus important que la durée de travail. L’attitude des employés des entreprises où elle travaille m’a paru tout aussi terrible : elle devient transparente, n’existe pas, et si on lui demande quelque chose, on ne la regarde surtout pas…

Elle reconnait qu’elle n’est pas une virtuose du ménage et craint de pénaliser ses collègues, mais il y a souvent une vrai solidarité entre elles. Toutefois, ces précaires ont une attitude assez passive : peu syndiquées, pas politisée, elles subissent la crise et ses effets. Il faut dire que la désindustrialisation a commencé tôt dans le bassin d’emploi, avec la perte de la SMN, de Moulinex et de tant d’autres entreprises. On est loin des assistés et fainéants souvent décriés par nos politiques, Florence Aubenas a côtoyé des gens qui accumulent les contrats et les heures, souvent très tôt et très tard, mais qui arrivent à 7 ou 800 euros de salaire et ont du mal à finir le mois. Quand l’administration leur verse une prime, ils ne savent pas d’où elle vient et quel est son mode d’attribution mais, pour eux, 150 euros représente « un parachute doré » !

Comme tant d’autres, elle a fait preuve de courage et de détermination pour travailler dans des conditions indignes. Son témoignage nous offre des portraits sensibles et émouvants des ses collègues et amis, elle considère toujours la personne et son histoire. En revanche, Pôle Emploi ne sort pas grandit de ce témoignage avec ses conseillers débordés qui doivent faire du chiffre, les contrôles tatillons à l’utilité pas toujours prouvée et les « devoirs » sans cesse rappelés aux « clients ».

Florence Aubenas – Le quai de Ouistreham – Points Seuil 2011