Garaldes et didones

J’ai déjà évoqué Garamond. L’histoire du livre, de l’imprimerie et de l’édition est un sujet qui me passionne, je reviens ici sur l’évolution des caractères typographiques.

Le premier livre imprimé date de 1455 (La Bible de Gutenberg) et l’imprimerie va rapidement se développer dans toute l’Europe. Les XVe et XVIe siècles offrent un cadre très riche : c’est la Renaissance, avec le retour à l’Antique, et la Réforme, sans doute amplifiée grâce à l’imprimerie.

Les premiers imprimeurs utilisent des caractères gothiques, proches de l’écriture des manuscrits, et cherchent très vite à les simplifier pour retrouver la pureté des inscriptions romaines. Le premier caractère romain a été créé à Venise en 1470 par Nicolas Jeanson, français passé par Mayence, mais on retient surtout le premier livre utilisant les caractères romains gravés par Francesco Griffo pour l’imprimeur Alde Manuce : De Aetna, du cardinal Bembo. Ces romains seront suivis en 1501 d’une création imitant l’écriture cursive, l’Italique qui a l’avantage d’être plus étroit et permet l’édition de petits formats.

Le caractère romain est rond et droit, avec des pleins et des déliés, et se caractérise par un empâtement triangulaire. Il est inspiré des caractères gravés sur les monuments romains et de l’écriture caroline. Il se diffuse à partir de Venise et le premier livre imprimé en romain à Paris date de 1519. Chaque imprimeur grave ses poinçons, fond ses caractères et les améliore ; Claude Garamont est le premier à commercialiser ses productions. Il grave un jeu de caractères grecs avec la même exigence de lisibilité à la demande de Robert Estienne, imprimeur du roi (François Ier), libraire et érudit, mais il est surtout célèbre pour les caractères romains qu’il grave en 1545. Les Grecs du Roi partent à Genève quand Estienne, partisan de la Réforme, s’exile ; mais ils ont été rachetés et sont encore à l’Imprimerie nationale alors que les poinçons originaux de ses romains ont disparu. Le caractère romain de Garamont est complété par Granjon d’un caractère italique.

A la mort de Garamont, ses poinçons et ses matrices sont achetés par le libraire et imprimeur Christophe Plantin, réformé exilé à Anvers, qui utilise largement ce caractère romain qui prend le nom de Garamond. Jacques Sabon, autre typographe français exilé, reprend et complète certains caractères de Garamont pour Plantin et les diffusera grâce à la fonderie Egenolff de Francfort. Ces caractères sont populaires dans toute l’Europe, sont reproduits plus ou moins fidèlement et évoluent en fonction des graveurs.

Romain du Roi

Au XVIIe siècle, les Hollandais dominent le marché du livre (déjà !) et Elzevir demande à Christoffel Van Dijck des caractères pour l’impression des petits formats. Ces caractère de « type hollandais », sont inspirés du Garamond tout en étant plus étroits et compacts, avec un contraste plus marqué entre les pleins et les déliés. Louis XIV impose aussi sa marque par la typographie et demande la gravure de nouveaux caractères, les Romains du Roi, qui sont réalisés par Grandjean (1695) et deviennent les caractères officiels de l’Imprimerie royale. Il s’agit d’une variation du Garamond aux pleins et déliés très marqués, basée sur la géométrisation des lettres.

En France, le XIXe est marqué par la création du Didot par Firmin Didot en 1810. Cette police est adoptée pour tous les documents officiels à partir de l’Empire car elle permet de se démarquer l’Ancien régime. Ce caractère géométrique, plus sévère, se démarque par un empâtement rectiligne et un délié très fin. Tout au long du XIXe, de nombreux caractères sont créés, surtout en Angleterre, pour s’adapter aux tirages importants de la presse, au papier de qualité inégale, aux nouvelles encres et à la mécanisation (Linotype et Monotype).

Enfin, le XXe voit la création de caractères sans empâtement, la re-création des différentes polices grâce à l’informatique et la remise en valeur du Garamond et de ses dérivés, en les déclinant avec des graisses et des formes condensées .

 

Classification

Les polices de caractères se caractérisent par leur empâtement et sont regroupés en familles par la classification Vox-Atypi qui a remplacé la classification Thibaudeau (entre parenthèses)

Caractères classiques

  • HUMANES. Il s’agit principalement des caractères vénitiens du XVe. Différent du gothique, ils sont proches de l’écriture manuscrite.
  • GARALDES (Elzévir) : Garamond, Goudy Old Style, Palatino, Plantin…
    Mot-valise composé à partir de Garamond et Alde qui désigne les caractères romains à empâtement triangulaire. Abandonnés au profit des didones, ils ont été remis au goût du jour au XXe grâce aux Linotype, Monotype et la micro-informatique. Le Garamond dessiné par Adobe en 1989 est reconnu comme le plus proche de l’original.
  • REALES : Baskerville, Times New Roman…
    Déclinaison très géométrique des garaldes, d’après le Romain du Roi de Grandjean.

Caractères modernes

  • DIDONES (Didot) : Didot, Bodoni…
    Polices à empâtement droit formées d’après le Didot.
  • MECANES (Egyptiennes) : Clarendon, Rockwell…
    Caractères sans déliés à empâtement rectangulaire, droits et épais. très utilisé dans les affiches de western pour le fameux « Wanted »
  • LINEALES (Antiques) : Arial, Futura, Helvetica, Peignot, Univers…
    Caractères sans empâtement. Le Peignot, joli caractère Art déco, a été dessiné par le graphiste Cassandre en 1937 pour la fonderie Deberny et Peignot.

Caractères calligraphiques (Ecriture et Fantaisie). On inclut le gothique dans cette catégorie qui reproduit l’écriture cursive ou scripte.