Rien ne s’oppose à la nuit

Sujet casse-gueule s’il en est : parler de sa famile et de sa mère qui vient de se suicider. Delphine de Vigan s’en sort avec brio et nous offre un roman qui n’est pas nombriliste ni larmoyant.

Lucile, sa mère, vient d’un famille nombreuse, tribu sous l’influence du père, dont les membres ont été marqués par la mort de 2 de leurs frères. Enceinte, elle se marie tôt, a deux enfants et divorce vite. Elle mène une vie un peu bohème mais, troublée par plusieurs suicides de ses proches, elle commence à dériver.

« Lucile est devenue cette femme fragile, d’une beauté singulière, drôle, silencieuse, souvent subversive, qui longtemps s’est tenue au bord du gouffre, sans jamais le quitter tout à fait des yeux, cette femme admirée, désirée, qui suscita les passions, cette femme meurtrie, blessée, humiliée, qui perdit tout en une journée et fit plusieurs séjours en hôpital psychiatrique, cette femme inconsolable, coupable à perpétuité, murée dans sa solitude. »

A 32 ans, Lucile a une vrai crise de délire qui cause son internement et la sépare de ses filles. Bipolaire, elle remonte la pente, renoue avec elles mais reste fragile, rechute régulièrement. Pas facile pour les adolescentes d’avoir une telle mère, de grandir et de structurer sa personnalité, d’ailleurs l’auteur sera anorexique. Dans les dernières années, tout semble aller mieux mais c’est une autre maladie qui précipite la fin.

« Manon et moi sommes devenues adultes, fortes de l’amour de Lucile, fragiles d’avoir appris trop tôt que le vie pouvait basculer sans préavis, et que rien autour ne serait tout à fait stable. »

Tout au long du roman, Delphine de Vigan raconte ses hésitations, ses réflexions sur l’écriture en cours, ce qui donne une autre perspective à son récit, mais aussi beaucoup d’émotion. A plusieurs moments, elle dit qu’elle dresse son portrait de Lucile, telle qu’elle la voit, la ressent ; cette distance permet aussi de ne pas apporter de jugement. Ce livre est un bel hommage à sa mère, un adieu qui m’a fait penser au magnifique Livre de ma mère d’Albert Cohen.

Delphine de Vigan – Rien ne s’oppose à la nuit – Lattès 2011