Le Royaume

le royaumeCette rentrée littéraire 2014 a illustré un étrange phénomène médiatique. Carrère sort un nouveau livre, tout le monde en parle, le place en tête des romans français à lire absolument, le goncourise d’avance. Et puis, patatras, le livre n’est même pas retenu dans les premières sélections des prix et le silence l’entoure. Cependant, les lecteurs ne sont pas tous grégaires et le livre connait un joli succès de librairie, dans le haut du classement des meilleures ventes.

Carrère est un écrivain qui ne laisse pas indifférent et suscite pas mal de rejet mais j’ai bien aimé Limonov, les débuts du christianisme m’intéressent, autant de raisons pour mettre ce gros livre dans ma liste de lecture.

Carrère retrace donc dans ce livre les débuts du christianisme au travers des figures de Paul et surtout de Luc. Très documenté, ce récit est beaucoup plus éclairant que bien des ouvrages historiques mais c’est aussi un roman. Carrère parle énormément de lui, c’est sans doute son sujet favori, et ce roman mêle autofiction et reconstitution historique. Il prend partie, confronte différents points de vue et livre un récit passionnant.

Devant chaque verset, je me pose cette question : ce que Luc écrit là, d’où le sort-il ? Soit il l’a lu et recopié […], soit on lui a raconté, mais alors qui ? […] soit carrément il invente. Je suis un écrivain qui cherche à comprendre comment s’y est pris un autre écrivain, et qu’il invente souvent, cela semble une évidence. […] J’apprécie en homme du bâtiment, j’ai envie de féliciter un collègue.

Dans une première partie, un peu longuette, Carrère nous raconte la crise de foi qui l’a envahie il y a une vingtaine d’années. Il a cru que l’église résoudrait son mal de vivre, ses angoisses existentielles et s’est jeté dans la religion pendant quelques temps. Cela lui est passé, mais on sent bien que ce que cet épisode le laisse troublé même s’il est maintenant critique vis à vis des croyants.

C’est un chose étrange, quand on y pense, que des gens normaux, intelligents, puissent croire  un truc aussi insensé que la religion chrétienne, un truc exactement du même genre que la mythologie grecque ou les contes de fées.

Le roman va d’abord d’attacher à Paul. Une part de ce que l’on sait de lui vient des Actes des apôtres attribués à Luc. Après sa rencontre avec Paul, Luc le suit en Asie (Turquie) et en Grèce jusqu’à Philippe, le quitte quelques temps, le rejoint à nouveau quand Paul va revenir à Jérusalem et partir pour Rome. Carrère m’a fait rire quand il parle du style de Luc et de sa manie de citer les noms et de donner des détails : à propos de Jésus, il dit que Luc, « non content de dire qu’il est fils de Dieu, ajoute qu’il est d’une excellente famille du coté de sa mère. »

Paul était un génie, planant très au dessus des mortels, Luc un simple chroniqueur.

Carrère évoque largement Paul qui parle du message d’amour du Christ mais se moque pas mal des rites juifs. Il est en opposition avec l’église de Jérusalem dirigée par Jacques et le récit revient fréquemment sur cette opposition entre église juive et grecque qui a structuré le début de la chrétienté.

 Calomnié et persécuté par l’église de Jérusalem, Paul aurait pu rompre avec elle. Toute sa stratégie avait constitué jusqu’alors à développer une activité missionnaire le plus loin possible de la maison mère, dans des endroits où elle n’avait pas de succursales. Il s’était fait des bases dans des régions isolées et lointaines comme la Galatie, puis seulement risqué dans les grandes villes comme Corinthe.

Pour Paul il suffit de « croire à la résurrection du Christ, le reste est donné par surcroit, » alors que pour Jacques, « l’essentiel est d’être compatissant, de secourir les pauvres, de ne pas se hausser du col et quelqu’un qui fait cela sans croire à la résurrection sera mille fois plus près de lui que quelqu’un qui  croit et reste les bras croisés. » Paul et son message est rejeté par Jacques mais aussi, plus tard, par Jean qui dirige l’église à Éphèse. Le seul texte de Jacques est une épitre que Carrère défend : « Martin Luther la considère ‘comme de la paille‘, […] la TOB parle de son enseignement souvent banal sans exposé doctrinal comparable à Jean ou Paul. Or, pardon, je veux bien qu’on y trouve pas ‘l’exposé doctrinal comparable à ceux qui font l’attrait des épitres de Paul ou de Jean‘ mais cet ‘enseignement souvent banal‘, c’est celui de Jésus. »

Après avoir longuement raconté les périples de Paul, le roman revient sur Luc et l’écriture de son Évangile. Le livre donne les hypothèses sur le développement des différents évangiles en retraçant le contexte historique avec l’aide de Plutarque et Flavius Josephe que Renan a surnommé le « 5e évangéliste ». Ce roman n’est pas le récit hagiographique de tel ou tel personnage de l’Antiquité, il donne de la chair aux protagonistes et les rend accessibles.

J’ai plus ou moins lu les Évangiles au catéchisme et entendu des passages à la messe et, depuis, j’ai aggloméré les différents récits en une unique histoire. Le mérite de ce livre est de mettre en avant ce qui sépare les évangélistes, de bien clarifier la position de chacun, de raconter les liens entre les synoptiques et leur source commune.

Résumons [l’Évangile de Marc] : c’est l’histoire d’un guérisseur rural qui pratique des exorcismes et qu’on prend pour un sorcier. Il parle avec le diable, va dans le désert. Sa famille voudrait le faire enfermer. Il s’entoure d’un bande de bras cassés qu’il terrifie par des prédictions aussi sinistres qu’énigmatiques et qui prennent  tous la fuite quand il est arrêté. Son aventure, qui a duré trois ans, se termine par un procès à la sauvette et une exécution sordide, dans le découragement, l’abandon et l’effroi. Rien n’est fait dans la relation qu’en donne Marc pour l’embellir, ni rendre les personnages plus aimables. A lire ce fait divers brutal, on a l’impression d’être aussi près que possible de cet horizon à jamais hors d’atteinte : ce qui s’est réellement passé.

A la brutalité de Marc, Luc répond par un récit plus enjolivé, plus édulcoré. Carrère avance l’hypothèse que son Évangile a été écrit après la chute de Jérusalem, au moment ou l’église n’est plus une secte juive et le récit de la vie de Jésus doit être acceptable pour les Romains qui n’appréciaient pas spécialement les chrétiens « caractérisés par la haine du genre humain. »

Quand les Juifs, après l’écrasement de leur révolte, se sont retrouvés en position de proscrits […], l’intérêt des chrétiens est devenu de se démarquer d’eux. Jusqu’en 70, les colonnes de leur église, c’étaient Jacques, Pierre, Jean,  de bons Juifs bien judaïsants. Paul n’était qu’un trublion déviationniste dont personne ne parlait plus. Après 70, tout change : l’église de Jacques se perd dans les sables, celle de Jean se transforme en une secte d’ésotéristes paranoïaques, les temps sont mûrs pour Paul et son église déjudaïsée. Paul n’est plus là, mais il reste des partisans dispersés de par le monde. Luc est un des cadres du paulinisme.

Carrère trouve Luc tiède, gommant au maximum les aspérités, mais reconnait qu’il a sans doute côtoyé des témoins de l’aventure de Jésus. S’il a quand même de la sympathie pour Luc et son Évangile, il n’en a pas pour celui de Matthieu et s’en explique.

Le premier [Marc] est le plus brutal, le second [Luc] le plus aimable, le troisième [Jean] le plus profond. Celui de Matthieu, lui, n’a pas de légende, pas de visage, pas de singularité. […] Une autre raison de la faveur dont jouit Matthieu, c’est que tout au long de son Évangile il s’emploie à montrer que la bande de va-nu-pieds recrutée par Jésus était organisée, disciplinée, hiérarchisée, bref que c’était déjà une église.

Carrère a longuement étudié l’Évangile de Jean lors de sa crise spirituelle, et j’ai l’impression qu’il ne l’apprécie plus tant que cela. En même temps, c’est sans doute celui qui lui parle le plus, qui résonne avec ses réflexions d’intellectuel. Cet Évangile qu’il trouve « profond », qui a failli ne pas être reconnu par l’Eglise, reste pour lui une énigme.

Qui a écrit le quatrième Évangile, c’est un mystère. On peut à la rigueur admettre que Jean fils de Zébédée, pécheur galiléen à la tête près du bonnet mais que Jésus aimait bien, soit devenu après la mort de celui-ci une des colonnes de l’église de Jérusalem, puis le djihadiste juif qui a écrit l’Apocalypse. Il est plus difficile d’admettre que l’auteur de l’Apocalypse, dont chaque ligne respire la haine des gentils et de tout Juif pactisant avec eux, ait pu même quarante ans plus tard écrire un Évangile saturé de philosophie grecque et violemment hostile aux Juifs.

Ce livre m’a vraiment passionné. On n’en sait pas beaucoup plus sur Jésus à la fin du livre, le sujet n’est pas là, mais j’ai bien envie de reprendre la lecture du Nouveau Testament à la lumière de ce récit. J’ai trouvé dans ce roman une bonne histoire, des personnages bien campés, un récit historique qui court sur les premiers siècles mais aussi le récit du début d’un mythe, l’évolution d’une idée. Le style de Carrère, sa présence perpétuelle n’est pas du tout gênante et apporte une touche personnelle qui permet de rendre vivant le récit. Carrère ne croit plus que le Christ soit ressuscité mais ne comprend pas que l’on puisse croire, et que lui même ait pu croire, et se garde de juger.

Non, je ne crois pas que Jésus soit ressuscité. Je ne crois pas qu’un homme soit revenu d’entre les morts. Seulement, qu’on puisse le croire, et de l’avoir cru moi-même, cela m’intrigue, cela me fascine, cela me trouble, cela me bouleverse – je ne sais pas quel verbe convient le mieux. J’écris ce livre pour ne pas me figurer que j’en sais plus long, ne le croyant plus, que ceux qui le croient et que moi-même quand je le croyais. J’écris ce livre pour ne pas abonder dans mon sens.

Emmanuel Carrère – Le Royaume – POL 2014